Propos recueillis par Pierre BAYLE

RoquejeoffreMon Général, comment ça vous est tombé dessus, de commander cette force française projetée en Arabie saoudite ?

Lorsque l’armée irakienne a envahi le Koweït le 2 août1990, les Etats-Unis ont dépêché trois jours après la 82e Airborne pour défendre le territoire saoudien. En France, sous les ordres de l’EMA, l’état-major de la Force d’action rapide (FAR), que je commandais a commencé à planifier des opérations. L’idée était de projeter un élément aéromobile constitué à partir de la 6e DLB et de la 4e DAM, avec une composante logistique, renforcé par une vingtaine d’avions de combat. Les travaux ont duré tout le mois d’août, en attendant une décision politique. Celle-ci est intervenue lorsque les Irakiens ont envahi et saccagé l’ambassade de France à Koweït City, le 14 septembre. Dès le lendemain, le président Mitterrand décide de lancer l’opération Daguet – 6000 hommes, des chars légers, des hélicoptères et des avions de combat seront déployés en Arabie saoudite – et saisit le Conseil de sécurité de l’ONU. La nature et la mission de la force restent à définir, mais on part sur la base de la planification de la FAR.

Cette force devait être commandée par un général d’un niveau suffisamment élevé pour pouvoir discuter avec ses interlocuteurs saoudiens, s’agissant alors d’un engagement bilatéral. C’est pourquoi, même si la force était dimensionnée à 6000 hommes au départ (15.000 hommes après les renforcements), on a placé à sa tête un général de corps d’armée chargé d’une mission politico-militaire. Et c’est moi qui ai été désigné, tout simplement parce que cette force était constituée à plus de 80% d’éléments de la FAR et que, pour la première fois en France, on trouvait normal d’envoyer leur chef avec ses troupes.

J’ai donc été nommé le 17 septembre et dès le 19 je me suis envolé pour l’Arabie saoudite. Et là encore, une première : je suis parti sans troupes… Nous étions un petit groupe précurseur d’une dizaine de personnes pour déterminer sur place l’emplacement des militaires français, leur mission et éventuellement pour déterminer les renforts à demander. Je suis parti avec mon chef d’état-major, deux aviateurs, un logisticien, un officier de renseignement, des interprètes et secrétaires.

 

Pourquoi a-t-on choisi la FAR, et pas un corps blindé mécanisé, plus puissant face à une armée irakienne suréquipée ?

L’explication est basique. La décision politique avait été prise de n’envoyer que des engagés, et les professionnels étaient alors regroupés au sein de la FAR. Au mois d’août, nous avions eu de longues discussions avec le général Maurice Schmitt, chef d’état-major des armées, et nous étions tombés d’accord qu’il valait mieux engager des troupes aguerries, ne sachant pas ce qui nous attendait. J’avais une réelle confiance du général Schmitt, avec lequel j’étais lié par le milieu parachutiste, ce qui m’a beaucoup aidé. Il m’avait fixé une règle stricte : « c’est moi seul qui vous commande, c’est à moi seul que vous rendrez compte ».

 

Comment avez-vous été reçus par les Saoudiens ?

Nous avons d’abord été accueillis sur place par la mission militaire française, dirigée par un amiral responsable des exportations d’armements français. Avec lui nous avons aussitôt pris rendez-vous avec Khaled Ben Sultan, fils du prince Sultan, ministre de la Défense, qui avait été nommé commandant en chef des troupes arabes coalisées.

J’ai été très bien accueilli par celui-ci, ce qui n’était pas évident car nous arrivions bien après les Américains. Mais ceux-ci se comportaient un peu comme en pays conquis et, par la suite, les Saoudiens nous ont fait remarquer que, par contraste, les Français « se tenaient bien ».

 

Aviez-vous les moyens nécessaires au déploiement ?

Nous avons fait le cheminement inverse. Nous nous sommes posé cette question : que pouvions nous faire en défensive avec les moyens dont nous disposions. On nous a confié un secteur défensif au nord de KKMC (King Khaled Military City), où on a commencé à déployer les troupes à mesure qu’elles arrivaient, sous le commandement du général Mouscardès. Pour la composante terrestre, on nous a placés à l’ouest du dispositif. Mais ce dispositif était lui-même totalement défensif : les Saoudiens avaient leurs chars enterrés, canon pointé vers l’Irak. Or la FAR était une force mobile, pas une force défensive. On a expliqué aux Saoudiens que notre vocation était plutôt d’être en réserve mobile de zone, et pas enterrés dans un secteur réduit. L’originalité du concept de la FAR n’était pas une chose facile à leur faire comprendre. Nous avons réussi à leur faire comprendre, à force de discussions, qu’il ne fallait pas nous enterrer. En octobre, ils avaient bien intégré que nous étions plus utiles en contre-réaction, en contre-attaque, sur un front plus large. Mais il a fallu aussi que je demande des renforts… Pour la composante aérienne, il fallait trouver une base, et discuter pour cela avec les responsables saoudiens. Le ministre de la Défense, Jean-Pierre Chevènement, ne voulait pas que les Français soient installés sur la base de Dahran, au milieu des Américains.

 

Et comment vous ont accueilli les Américains ?

Dès mon arrivée, j’ai demandé sous le couvert du général Schmitt à rencontrer le général Norman Schwarzkopf, commandant en chef des troupes américaines. Notre rencontre a été très agréable, très fraternelle, même. C’est un personnage très ouvert – étant jeune, il avait beaucoup voyagé avec son père attaché militaire – très compréhensif et très intéressé par l’armée française, notamment la Légion étrangère. Notre premier contact a donc été très bon.

Il m’a demandé : vous mettez quoi, sur le terrain, c’est quoi la FAR ? Lui commandait le Central Command, nous avions entre Américains et Français des structures et des unités comparables. Je lui ai expliqué : « nous avons une force très mobile qui en défensive contre-attaque, en offensive lance des actions dans la profondeur, renseigne et flanc-garde, conformément à la devise de la FAR : vite, fort et loin ». Les Américains n’avaient pas l’équivalent. Schwarzkopf a tout de suite perçu l’avantage qualitatif qui gommait une éventuelle insuffisance quantitative. En comparaison, les Britanniques avaient une grosse force blindée alors que les Français amenaient une force rapide et mobile, relativement puissante. Jusqu’à la planification offensive, je le voyais en moyenne deux fois par semaine.

 

Comment êtes-vous passés à la phase offensive ?

Le 23 novembre, la décision politique a été de mettre fin à la posture défensive. La France a choisi de placer son contingent nous contrôle opérationnel (OpCon) de la coalition et non pas sous commandement opérationnel : les troupes sont sous le contrôle de la force coalisée mais leur chef reste sous commandement national. Nous avons donc pris une mission offensive, de pénétration à l’ouest du 18e CA américain – et nous étions ainsi les plus à l’ouest du dispositif, à l’ouest de la 82e Airborne.

Dans la planification de l’offensive terrestre, le Ground Day, deux unités devaient foncer en tête du dispositif, à l’ouest, la Division Daguet, aux ordres du général Janvier (ici à droite), et son soutien logistique, et la 101e Air Assault US sur l’Euphrate. Et c’est seulement une fois que la division aurait verrouillé deux points-clé dont le gros village d’Al Salman (aéroport et nœud routier), que la 82e Airborne et le 7e CA US devaient passer à l’offensive, tandis que la division Daguet devait se déployer en flanc-garde face à l’ouest après la prise d’Al Salman…

Cette mission aéroterrestre a été élaborée par la planification avec le 18e CA US. Nous avons réussi à convaincre les américains de l’opportunité de cette mission pour la division. Mais cela s’est toujours dans un très bon esprit et Schwarzkopf nous a constamment soutenus. J’ai soumis cette planification au général Schmitt qui l’a validée.

Une autre planification avait été étudiée avec nos alliés américains ; nous avions envisagé de donner deux missions à la division Daguet : saisir al-Salman avec une composante terrestre, simultanément saisir les ponts de Nassiriyah sur l’Euphrate avec une composante aéromobile. L’idée avait intéressé Schwarzkopf qui aurait ainsi pu récupérer des éléments de la 101e Air Assault ayant pour objectif Nassiriyah, afin de renforcer sa propre action en direction de Bassorah. Mais il nous manquait, entre autres, la valeur d’un bataillon d’infanterie parachutiste, qui n’aurait pu être fourni que par la 11e DP, laquelle était engagée et planifiée pour d’autres théâtres.

 

Pendant ce temps, comment se passait l’articulation complexe avec les nombreux journalistes présents sur le théâtre d’opérations ? On a dit que le ministre, réticent à l’engagement, ne souhaitait pas faciliter la médiatisation de la présence des troupes françaises.

On a beaucoup spéculé sur cela mais il y a eu en réalité des ratages purement techniques. Les officiers de presse présents sur le théâtre rendaient compte directement au SIRPA central, qui faisait des points de presse à Paris beaucoup plus détaillés que ce que nous pouvions donner à Riyad aux journalistes. Ceux-ci étaient furieux et m’ont pris à partie en m’accusant de les déposséder de l’information. Je me suis en colère avec mes interlocuteurs à Paris et le cabinet du ministre – alors Pierre Joxe qui venait de succéder à Chevènement – a décidé que l’information devait venir prioritairement du théâtre, et être donnée d’abord aux envoyés spéciaux sur place. On m’a attribué un général adjoint chargé de la communication, capable de faire des points de presse en anglais, ce qu’il a fait régulièrement.

Avant le début de l’offensive aérienne le 17 janvier, les journalistes avaient effectivement manifesté leur mauvaise humeur parce qu’on ne les emmenait pas voir les unités de Daguet sur le terrain. Mais c’est parce qu’il y avait eu un vaste mouvement de redéploiement vers l’ouest depuis KKMC jusque dans le secteur de Rafah, sur une distance de 300 km. Il ne fallait absolument pas que les Irakiens le sachent, d’où le black-out imposé aux journalistes. J’ai dit aux journalistes à Riyad : vous êtes libres d’aller voir les unités sur le terrain si les Saoudiens ne vous en empêchent pas, mais Saddam Hussein paierait très cher pour avoir ces renseignements. Je vous demande de ne pas divulguer de positions, de ne pas donner de renseignement tactique.

C’est ce qu’ils ont fait, et nos relations ont été de coopération loyale. Idéalement, il m’aurait fallu une interface militaro-médiatique. Nous avons innové, c’était un vrai laboratoire. Ensuite, après la guerre du Golfe, nous avons monté une cellule de communication à la FAR mixant officiers d’active et réservistes de la presse, c’était la suite logique, de même que la communication opérationnelle a été progressivement structurée après ce conflit et qu’elle a toujours été confiée désormais au commandant de théâtre…

 

Le dispositif français était donc prêt pour l’offensive, après ce redéploiement ?

Le président Mitterrand est venu le 4 octobre. Je lui ai présenté nos positions, nos conditions et l’adéquation insuffisante des moyens à la mission défensive. Je lui ai fait comprendre que ce n’était pas suffisant, car si nous avions à affronter la Garde républicaine irakienne, nous aurions été surclassés.

Nous avons été alors renforcés avec un régiment d’artillerie, le 11e RAMa, un deuxième régiment d’hélicoptères de combat (le 5e avait été relevé par le 3e, et a été rejoint par le 1er RHC), puis un certain nombre de blindés légers (les deux régiments équipés d’AMX 1O-RC, le REC et le 1er Spahis, sont passés de 3 à 4 escadrons), un régiment d’AMX 30 B2 (le 4e Dragons), enfin un groupe de commandos de 1er RPIMa – car il nous manquait un élément d’éclairage et de choc, que je réclamais depuis longtemps. Tous ces renforts sont arrivés petit à petit jusqu’en janvier, et nous étions alors parés pour l’offensive.

 

Comment a joué la composante aérienne ?

Nous étions donc installés sur la petite base d’al-Ahsa, au début avec une dizaine d’avions de combat, 50 après renforcement. C’était un petit terrain qu’on a transformé en base militaire, y compris avec des hangarettes. Je tire mon chapeau aux Saoudiens qui ont été rapides à faire de ce terrain une base véritablement opérationnelle, pouvant accueillir la cinquantaine de Jaguar et Mirage – quant aux appareils plus gros, AWACS et ravitailleurs C-135F, ils étaient stationnés sur la base aérienne de Riyad. Si le ministre avait initialement souhaité qu’on ne soit pas à Dahran avec les Américains, il ne fallait pas non plus en être trop éloignés, d’où le choix d’al-Ahsa, car dès qu’ils décollaient, nos appareils étaient pris en charge par le contrôle aérien saoudo-américain.

Et notre intégration était réelle puisque dans la première vague de l’offensive aérienne, il y avait 12 Jaguar français. Mais pas de Mirage F1, pour la raison que les Irakiens avaient les mêmes, et que les nôtres risquaient d’être pris à partie par la coalition à leur retour de mission sur l’Irak. En fait ils ont pu sortir après les trois premiers jours de l’offensive aérienne, une fois que les F1 irakiens ont été anéantis.

Nos avions ont décollé avec les autres à l’aube du 17 janvier. Mais au retour, vers six heures du matin, il manquait deux de nos appareils. Nous avons vécu des moments très, très tendus. Un des deux appareils est rentré beaucoup plus tard parce que son pilote avait été blessé par une balle pénétrant dans son casque et eu un réacteur touché, et quand même pu ramener son appareil à al-Ahsa ; l’autre appareil, les deux réacteurs en flammes, avait dû se poser sur un petit terrain, à quelques kilomètres après la frontière.

Nos Jaguar étaient vieux, mais les pilotes étaient excellents avec un très bon système d’armes, puisqu’ils pouvaient tirer le missile AS30 guidé laser. Une supériorité en précision par rapport aux Américains, qui n’avaient que des bombes guidées laser, pas de missiles laser.

C’est pour cela qu’on a confié aux Français des missions de destruction pointues comme des ponts et des édifices, pour profiter de la précision de nos armes. Le bilan de nos 50 avions de combat est de près de 1.400 missions de guerre, soit proportionnellement autant que les autres contingents. Notre aviation était au meilleur niveau et les Américains l’ont volontiers reconnu, nous avons joué un rôle essentiel dans cette première phase.

 

C’est le succès de l’offensive aérienne qui a déterminé le timing de l’offensive terrestre, lancée dans la nuit du 23 au 24 février ?

Le calendrier était très serré parce qu’il fallait d’un côté que l’offensive aérienne ait permis de « traiter » un nombre suffisant d’objectifs pour amoindrir le dispositif irakien, donc deux à trois semaines, ce qui nous amenait à la mi-février ; et de l’autre, il fallait prévoir autour de trois semaines pour la totalité des opérations terrestres, le temps qui avait été estimé pour libérer le territoire de l’émirat du Koweït. Mais il fallait prendre soin de terminer les opérations avant le début du Ramadan, qui commençait à la mi-mars. Donc la marge était très étroite.

 

Les opérations se sont déroulées beaucoup plus vite que prévu ?

Pour nous, au lieu de mettre trois semaines pour arriver à Al Salman, nous y sommes arrivés en 48 heures ! La division Daguet était articulée en deux groupements, à l’ouest, le 1er Régiment de Spahis, le 1er Régiment étranger de cavalerie le 2e REI, et à l’est, le 4e Dragons et le 3e RIMa, appuyés par des Gazelle Hot. Nous avons été surpris, mais parce qu’il nous manquait un élément d’appréciation. Pour évaluer un adversaire, il faut en connaître le nombre, l’équipement et l’état psychologique. Par les moyens de détection techniques (satellites, avions, renseignement d’origine électromagnétique), nous avions une vision détaillée de la situation quantitative, mais aucun élément d’appréciation qualitatif sur l’état moral des Irakiens. Or nous avions délibérément renoncé au renseignement humain dans notre secteur, car nous ne voulions pas que les Irakiens devinent que nous étions en face.

Quand nous sommes entrés en Irak, nous sommes tombés sur des soldats abandonnés par la majorité de leurs cadres – il y a eu très peu d’officiers faits prisonniers –, épuisés par la guerre Irak-Iran qui avait duré huit ans, démotivés, en majorité chiites et dont aucun n’avait envie de se battre. D’où notre surprise d’avancer si vite. On a été tellement rapides que c’est moi qui ai annoncé à Schwarzkopf, dans la War Room à laquelle j’avais accès quotidiennement, que nous avions atteint la position de Rochambeau dès la première nuit. Il a dit : « mais alors il ne faut pas vous laisser seuls, il faut déclencher la deuxième vague ! » Et ça a été tout un problème avec le patron du 7e CA US qui lui a répondu : « ce n’est pas planifié comme ça, nous ne sommes pas prêts ! »

Les Français étaient l’élément perturbateur du dispositif ce qui nous valu l’élogieuse appréciation du Général Schwarzkopf : « Peu de personnes savent qu’à la fin du premier jour de l’attaque terrestre, après avoir réalisé leur percée fantastique, les forces françaises se trouvèrent le plus au nord, le plus à l’ouest. C’étaient elles qui avaient le plus profondément pénétré en Irak. Elles ont accompli, avec succès, les missions qui leur avaient été confiées et ce, d’une manière formidable ». Vite, fort et loin, fidèles à la devise de la FAR…

 

En dehors de notre secteur, les forces françaises sont-elles intervenues au Koweït ?

J’avais préparé à Riyad une participation de la France à la restauration de la souveraineté du Koweït, car nous ne pouvions pas être absents de la libération de Koweït City. Sur ma proposition, Paris a donc décidé que nos forces iraient y réoccuper notre ambassade en même temps que les Américains et les Britanniques iraient réoccuper la leur. Ce qui fut fait le 28 février par un détachement aérotransporté de la force Daguet d’une centaine d’hommes, accompagné de notre ambassadeur. Ce détachement, renforcé en particulier de démineurs du 17e RGP venus de France et des Commandos de Marine Trepel et Hubert, entreprendra un travail périlleux de sécurisation et de déminage : plus de 14.000 mines ont été relevées et neutralisées, et 430 tonnes de munitions dépolluées, ce qui nous a permis de livrer aux Koweïtis des kilomètres de plage et un centre ville débarrassés de tout danger et rouverts à la circulation normale de la population.

 

Oui, après on a dit que vous n’aviez pas combattu une guerre, ça avait été trop facile…

J’ai entendu ce genre de commentaires, ça m’horripile toujours autant. Nous avions une mission qui était de libérer le Koweït, nous l’avons remplie avec le minimum de pertes possibles, on n’allait quand même pas nous le reprocher ! Et j’en profite pour rendre hommage à nos morts et à nos blessés, leur sacrifice témoigne que c’était une raie guerre, où nous avons joué un rôle majeur et n’avons certes pas fait de la figuration !

 

En fait avec un tel rythme, vous auriez pu continuer, la coalition aurait pu continuer jusqu’à Bagdad ?

Il n’en a jamais été question, tout ce que Schwarzkopf avait demandé, c’était un jour de plus pour prendre Bassorah et empêcher un régiment de la Garde républicaine irakienne de traverser l’Euphrate. Mais l’offensive a été arrêtée sur décision du président Bush parce que le mandat de l’ONU avait été rempli. Du reste, la poursuite des combats se serait heurtée à trois obstacles majeurs : il aurait d’abord fallu un nouveau mandat explicite, et cela aurait pris du temps et rien ne laissait supposer qu’on aurait pu avoir un tel mandat ; d’autre part nous aurions été seuls, les Américains, Britanniques et Français, à entrer en Irak, les autres membres de la coalition ne le voulaient pas et ne nous auraient pas suivis, donc la coalition aurait éclaté ; enfin on aurait mis du temps à aller jusqu’à Bagdad, c’eût été beaucoup plus long et il n’y avait aucun plan de sortie de crise : on aurait vécu ce qu’ont vécu les Américains en 2003, lors de la deuxième guerre du Golfe.

Je dois souligner que Schwarzkopf a étroitement associé la France et la Grande-Bretagne à la conduite des opérations et au règlement final du conflit : le général Sir Peter de la Billiere, commandant en chef des forces britanniques, et moi-même étions les seuls à avoir accès à la War Room.

Et lorsqu’il s’est agi d’organiser la signature du cessez-le-feu, le 3 mars à Safwan, Schwarzkopf nous a dit à tous les deux : “je serai seul à la table de signature avec le commandant en chef saoudien Khaled ben Sultan, face aux Irakiens, il n’est pas possible de faire asseoir tous les membres de la coalition. Mais je ne déciderai rien sans vous consulter tous les deux”. Ce qu’il a fait exactement. Notre rôle a été pleinement reconnu, la France a joué un rôle majeur pour la libération du Koweït et pour la stabilité du Golfe.

 

Pour la FAR, cette opération était un succès ?

Oui, cette force avait été conçue, dans une guerre opposant l’OTAN au Pacte de Varsovie, pour, projetée loin et rapidement, mener une contre offensive par enveloppement, s’appuyant sur sa mobilité et sa puissance de feu. Elle a trouvé dans le Golfe la validation de son concept. Le facteur humain a également joué un rôle clé dans la réussite, avec la qualité des engagés et la parfaite cohésion entre les hommes et leurs chefs. Une cohésion qu’on n’acquiert pas en dix mois de service, mais que ces soldats avaient bâtie à travers un aguerrissement progressif notamment en Afrique. Un succès collectif reconnu aujourd’hui par l’attribution de la mention « Koweit 1990-91 » sur les drapeaux et étendard de 17 unités de l’armée de Terre et de l’armée de l’Air.

 

Quelle conclusion en tirez-vous personnellement ?

Ma conclusion personnelle est que j’ai été un chef interarmées comblé. Honoré d’avoir été désigné pour assurer un tel commandement, fier d’avoir été le chef d’hommes aussi courageux et compétents, j’ai été heureux de les conduire au succès de nos armes. La force Daguet a accompli sa mission de façon exemplaire. Elle a pu le faire, parce que ses soldats étaient remarquablement entraînés et aptes à obtenir le maximum des matériels de haute technologie qu’ils servaient ; mais surtout parce qu’ils étaient prêts à combattre avec pugnacité et désintéressement pour le rétablissement du Droit, formidablement soutenu par la population de la France. C’était la première fois depuis 1945 que des troupes professionnelles avaient derrière elles le pays tout entier !

 

Et comment voyez-vous cette opération aujourd’hui ?

Vingt ans se sont passés, nos armées ont été engagées sur nombre de théâtres extérieurs, en Bosnie, au Kosovo, au Cambodge, en Somalie, au Centre-Afrique, en Afghanistan. Toujours avec la même disponibilité, quelles que soient les conditions. Une opération chasse l’autre, aucune ne ressemble à la précédente, mais la France répond toujours présent, conformément à ses responsabilités internationales et à son rôle de membre permanent du Conseil de sécurité. Une chose est certaine : la situation en Afghanistan ne nous permet pas aujourd’hui de faire des vingt ans de Daguet une commémoration de grande ampleur, quelles que soient la légitimité et le succès de cette opération qui appartient désormais à l’Histoire.