Colonel Manet« Le 6e REG, tout jeune régiment de génie, n’avait ni la formation, ni l’entraînement opérationnel, ni les matériels pour affronter une armée experte en mines et armes chimiques. Nous nous sommes battus pour l’équipement, les cadres ont tout inventé dans le désert pour préparer les hommes et, finalement, avec le soutien de l’EMAT et de la STAT et aux côtés de nos camarades américains et de leur matériel, nous avons pleinement rempli une mission pour laquelle on nous voyait subir des pertes considérables… »

Propos recueillis par Pierre BAYLE

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Quand l’Irak a attaqué le Koweït, il était présenté comme le spécialiste des mines, des obstacles de terrain, des armes NBC, et représentait un adversaire redoutable. Le génie français était-il préparé à l’affronter ?

– Général Manet : Quand la guerre du Golfe a éclaté, le 6e Régiment étranger de Génie (6e REG) était tout jeune, six ans à peine depuis sa création en 1984 (photo 6e REG, à gauche). A cette date, ses hommes n’avaient aucune expérience des mines, sauf une dizaine de cadres qui les avaient connues au Liban. Il avait été constitué en réunissant des légionnaires spécialisés sur les travaux de terrassement dont le 61e Bataillon mixte Génie-Légion et la Compagnie régionale de travaux routiers de la Légion étrangère du camp de Canjuers, ainsi que de cadres provenant du 7ème Régiment du génie : des spécialistes de travaux de chantiers, mais aucune formation de génie d’assaut. De 1984 à 1990, le jeune 6ème REG avait bâti son expérience au Tchad, en Guyane, au Centre-Afrique, à Djibouti, au Pakistan, dans des missions réelles ou de formation – essentiellement du déminage de temps de paix. La priorité était donc de faire l’apprentissage des missions de combat, ce qu’on appelle le génie d’assaut. Les hommes qui défilaient fièrement le 14 juillet 1990 à Paris n’étaient évidemment pas préparés au conflit qui les attendait quelques semaines plus tard…

 

Vous avez reçu une mission en ce sens ?

– Non, pas du tout. Au départ on m’a demandé d’envoyer une compagnie de combat renforcée de moyens de minage afin de l’intégrer dans une mission défensive. La posture de l’ensemble de la division était purement défensive, en protection du territoire saoudien. La 2e compagnie, commandée par le capitaine Rittimann, est partie avec des moyens relativement légers, et ses missions initiales étaient limitées à l’aide au déploiement et à la protection des unités de la division. La compagnie déployée initialement en Arabie saoudite s’est donc limitée à des tâches défensives “classiques”.

 

 

Dans quelles conditions s’est passé le départ du reste du Régiment ?

– Ni le général Mouscardès, commandant la division Daguet, ni le général Roquejeoffre, commandant l’ensemble des forces française sur le théâtre, que j’ai été voir sur place en allant visiter mes hommes fin novembre, ne voulaient entendre parler d’un renforcement ou de la préparation de missions autres que défensives.

Mais, par anticipation, nous avons commencé à entraîner le reste du régiment resté en métropole aux missions de génie d’assaut. Nous avions en effet la conviction qu’on finirait par entrer en Irak, et je ne voulais pas prendre le risque que mes hommes partent au combat sans avoir reçu la formation offensive nécessaire. N’oublions pas que, depuis 3 ou 4 décennies, nos forces s’étaient surtout entraînées à mener des actions défensives, et que dans le génie en particulier les modes d’action et les équipements étaient plutôt adaptés à de tels cas de figure.

Notre intuition était bonne puisque le 5 décembre, le général Janvier m’appelle de l’EMA pour me dire : “préparez-vous à partir avec le reste du régiment le 25”. Je partirai effectivement le 26 décembre avec la 1ère compagnie, la 3e compagnie, le reste de la compagnie d’appui et la compagnie de commandement et des services, pour nous embarquer à Toulon et compléter le régiment en Arabie saoudite.

 

Et vous allez partir dans quel état d’esprit ?

– La perception lucide de tout ce qui nous manquait mais en même temps la confiance dans notre envie de nous battre et de gagner. C’est le sens du message que j’ai adressé aux hommes, le jour du départ pour le Golfe :

“Rappelez-vous que la foi n’est pas l’absence de doutes, mais la capacité de les surmonter quand ils vous assaillent ; que le dynamisme n’est pas l’absence d’abattement, mais la faculté de mobiliser son énergie alors même que l’on se sent épuisé ; que le courage n’est pas d’ignorer la peur mais de vouloir la surmonter quand elle vous étreint ; que le succès n’est pas l’absence d’échec, mais de savoir les reconnaître pour pouvoir les surpasser.”

 

C’est alors la course au renforcement en matériels ? 

– Au départ, ça a été l’apprentissage du désert, de la chaleur, des travaux de protection et d’aménagement d’ouvrages défensifs, avec les combinaisons S3P et le masque à gaz – on a vécu là-bas pendant des mois le stress des alertes NBC avec la menace des missiles sol-sol irakiens. Le stress a duré ensuite tant que nous n’avons pas atteint le niveau de sécurité auquel j’avais astreint le régiment : mettre la totalité du régiment en niveau 2 de protection NBC en 90 secondes, c’est-à-dire la tenue S3P complète avec gants et masque à gaz enfilé. Lors des premiers exercices, on mettait en moyenne huit à neuf minutes, c’était évidemment insuffisant. On dormait en combinaison S3P, pour anticiper sur les alertes.

Le jour où on est effectivement arrivés à ce que tout le monde soit prêt en moins de 90 secondes, une certaine sérénité s’est installée dans nos rangs !

Puis très vite, nous avons commencé à nous entraîner à des actions de génie d’assaut avec les matériels de dotation : bangalores (charges allongées), explosifs divers, lance-flammes, etc… Mais c’était insuffisant et j’ai eu quelques explications « franches » avec l’état-major de la division, pour leur dire : “je n’enverrai pas mes hommes au combat pour faire du déminage à la baïonnette”…

Le général Mouscardès m’avait demandé de quoi j’avais besoin. Je lui avais indiqué qu’il nous fallait être aussi bien équipés que les Américains et les Britanniques en moyens d’assaut. Mais j’ai eu surtout le soutien du colonel Lalier, adjoint Génie du commandent de la FAR, que le général Roquejeoffre avait laissé à l’état-major de la FAR, à Maisons-Laffitte, en partant pour le Golfe.

C’est lui qui a lancé la procédure de commande en urgence de chars démineurs auprès de la STAT (Section technique de l’armée de Terre). On a d’abord trouvé deux AMX-30 en voie de déclassement, auxquels on a adapté des rouleaux de déminage de conception israélienne mais qu’on avait été récupérés chez les Allemands dans les dépôts de l’ancienne NVA, l’armée est-allemande (au-dessus, au musée des Blindés de Saumur, et à droite). La STAT a “bricolé” un système de télécommande permettant au pilote du char de monter dans un VAB d’escorte et de piloter son char à distance pour les manœuvres de déminage.

Chez les Irakiens, le char-démineur était un T-54 avec des rouleaux à l’avant, mais le pilote restait à bord car il n’avait pas de télécommande !

 

Outre les chars-démineurs, vous aviez un système pour faire sauter à l’explosif un champ de mines ?

– J’ai vérifié les deux systèmes en dotation chez nos alliés, le MICLIC américain et le VIPER britannique. Le VIPER lançait une chaîne d’explosifs longue de 250 m, mais était trop lourd et trop long pour être remorqué par un VAB. Alors que le MICLIC (Mine Clearing Line Charge) américain, lançant une chaîne explosive de 150 m, était suffisant et compatible avec nos VAB. C’est donc celui que nous avons choisi. Mais les Américains nous ont répondu : OK, on vous donne le MICLIC mais aussi le régiment qui va avec. C’est ainsi que nous avons été renforcés par le 27e Engineer Battalion, régiment de travaux léger car aérotransportable, qui nous rejoindra le 17 janvier sur le terrain, aux ordres du lieutenant-colonel Stewart.

 

Vous avez ainsi doublé les effectifs de la composante génie ?

– Même plus, puisque nous avons aussi reçu en renfort une compagnie allégée (à 90 hommes) du 3e régiment de génie de Charleville-Mézières, dotée des tout nouveaux EBG (engins blindés du génie), ainsi que la section de déminage lourd armant les six AMX-30 démineurs, qui était une section interarmes composée de pilotes mécanisés et de militaires de l’Infanterie de marine, de l’ABC et du Matériel. Les Américains du 27e EB étaient 650, et le 6e REG qui n’avait laissé en France qu’un minimum de personnels était à 690 hommes sur le terrain. Au total, la division avait une composante génie de plus de 1.500 hommes, proportionnée à ce qu’on pensait de la menace irakienne.

 

Vos structures étaient-elles interopérables ?

– Evidemment non, avec les Américains. Mais nous avons échangé des officiers de liaison, chacun avec son matériel de transmission accédant à son réseau propre, et travaillant côte à côte. Le LCL Stewart m’avait ainsi détaché le capitaine Stephenson, qui a suivi les opérations dans le PC du régiment et maintenu une liaison permanente avec son unité. En revanche, côté français je me suis trouvé pénalisé du fait que, pendant que le 6e REG n’était présent en Arabie saoudite qu’avec une seule compagnie, j’avais détaché des officiers supérieurs et capitaines anciens de mon état-major à l’EM de Daguet, que je n’ai pu récupérer quand le régiment a été complété sur le terrain…

 

Renforcés en hommes et en matériel, il vous restait la préparation opérationnelle…

– Mission a priori impossible, avec le peu de temps imparti et surtout l’arrivée tardive des renforts ! Mais nous avons réussi à faire l’apprentissage de ces matériels en créant nous-mêmes des champs de mines dans les zones d’exercice en Arabie saoudite, en posant des mines françaises et américaines, pour nous exercer à ouvrir des itinéraires avec les MICLIC, les chars démineurs et les EBG.

 

Les EBG, c’était nouveau ?

– Oui, c’était l’engin majeur du génie : une plate-forme de char AMX-30 renforcée, avec une pelle à l’avant et un bras de manipulation articulé, armé d’une mitrailleuse en tourelleau. Il était en fin d’expérimentation au 3e RG, on a simplement anticipé sa mise en service.

 

Vous aviez prévu aussi le danger des cluster bombs utilisées par l’aviation américaine ?

– Non, nous n’avons reçu aucune information sur ce matériel. En fait, on ne les a découvertes qu’après le déclenchement de l’action. La première fois, on a fait passer les chars démineurs par-dessus.

 

Et pour l’assaut à la falaise irakienne, comment vous êtes-vous préparés ?

– On la voyait de nos positions à “Olive”, à 8 km de distance, mais nous avions l’interdiction de nous en approcher. Certains régiments avaient envoyé discrètement des reconnaissances de nuit, notamment chez Derville au 2e REI. J’ai fini par y aller moi aussi, une nuit. Nous avons laissé le VAB à 4 ou 5 km et sommes montés à pied. Nous avons pu constater que la falaise n’était pas tenue par les Irakiens, mais aussi qu’il n’y avait qu’un seul chemin d’accès à travers l’escarpement, qui constituait un goulot d’étranglement. En fait, la nuit de l’assaut, les choses se sont déroulées plus vite que prévu : Bourret (4e Dragons) et Thorette (3e RIMa) ont débordé très à droite, et c’était moins haut, Derville (2e REI) et Ivanoff (1er REC) étaient passés plus à gauche, et nous avons élargi l’accès principal au bulldozer. Heureusement le passage n’était pas miné !

 

Une fois en haut, comment étiez-vous inséré dans l’assaut ?

– Le 6e REG était positionné sur l’axe Texas avec une compagnie à droite, une autre à gauche, et le reste derrière avec le bataillon américain et la compagnie d’EBG. La progression était faite par le 4e Dragons et le 3e RIMa, et chaque fois qu’un DLRG (détachement léger du génie) placé avec ces unités découvrait une zone incertaine, une menace potentielle de mines, les unités de tête s’arrêtaient, les AMX-30 démineurs débordaient, les MICLIC tiraient et la zone était dégagée, permettant sans délai la reprise de la progression. Mais le plus étonnant, c’est que nous n’avons trouvé aucune zone minée sur une largeur de 500 m de part et d’autre de l’axe Texas, jusqu’à As-Salman. Aucun engin explosif, sauf les cluster bombs américaines.

 

Vous avez été surpris par cette absence de défenses ?

– Franchement oui. Nous nous attendions à des positions défensives à la soviétique, avec des barbelés, des fossés antichar, des champs de mines… Mais les Irakiens n’avaient rien préparé de tel, comme s’ils n’attendaient rien de ce côté-ci. Des positions défensives avaient été ébauchées, sans être terminées. Les mines irakiennes, on n’en a trouvé que dans des dépôts autour du fortin d’As-Salman, mais elles n’avaient pas été installées sur le terrain. Le contraire de ce que nous avons trouvé ensuite à Koweït City.

 

Finalement, cette offensive du 24 au 26 s’est déroulée sans obstacles…

– Tout s’est passé très vite, les actes-réflexe primaient. Pas le temps d’avoir des états d’âme, pas le temps de s’interroger. La séquence progression, arrêt sur obstacle présumé, intervention des chars démineurs et des MICLIC, puis reprise de la progression était bien rodée, comme un ballet entre sapeurs, marsouins et cavaliers.

 

Pas de souci logistique non plus ?

– Non, grâce à la remarquable logistique prévue et mise en place, pendant les trois journées de l’offensive, la logistique essence et munitions a parfaitement fonctionné. Mais c’était l’aboutissement d’un énorme travail. Quand les premiers détachements sont partis en septembre 1990, les armées françaises avaient perdu la notion même de logistique de corps expéditionnaire, il a fallu tout réinventer. Sur ce point, le soutien logistique conduit par l’Etat-major des armées a été exceptionnel. Un élément particulier, original et déterminant pour l’époque, a en tous cas été la dotation en GPS, sans lesquels nous aurions eu du mal à manœuvrer dans le désert, faute de repères.

 

Et malgré tout, vous avez eu des pertes.

– Il y a d’abord eu l’accident survenu aux Américains. C’était le 27 février, au moment charnière de la fin de l’offensive terrestre. Le LCL Stewart est venu me voir pour reprendre l’autonomie du bataillon de génie US, puisque la mission était remplie et l’action terminée. Je lui ai dit qu’il était encore sous mon contrôle opérationnel, mais une intervention de la hiérarchie américaine auprès de l’état-major de Daguet m’a fait redescendre l’instruction de libérer le bataillon. Les sapeurs américains ont donc commencé à se redéployer de leur propre initiative, et un groupe est arrivé sur l’aérodrome d’As-Salman, qui n’avait pas encore été totalement dépollué. Ils ont voulu déplacer un conteneur de cluster bombs, et ils devaient en savoir aussi peu que nous sur le danger de déplacer cette sous-munition, dont 10 à 15% arrivent au sol sans exploser mais pouvaient le faire au moindre mouvement. De fait le conteneur a explosé, faisant huit morts et plusieurs blessés. Des militaires français leur ont porté secours mais c’était trop tard…

 

Quelles précautions pouviez-vous prendre ?

– Personne n’avait été formé pour traiter ce type de matériel. J’ai fait interdire formellement qu’on touche à ces sous-munitions et a fortiori qu’on essaie de les désamorcer. Pour les neutraliser, on a mis au point une technique rustique et inventée sur place : quand une de ces bombelettes était repérée, on la coiffait avec une bouteille d’eau minérale en plastique coupée eu milieu et entourée de cinq tours de cordeau détonant, allumé par une mèche lente. On plaçait la bouteille, on allumait la mèche lente et on détruisait ainsi la sous-munition.

 

Encore fallait-il les déceler à temps ?

– Oui, parfois elles étaient partiellement enterrées. Nous avons perdu un homme, l’adjudant-chef Gérard Sudre, grièvement blessé le 27 mars en marchant sur un de ces cluster bombs, il était à une trentaine de mètres de moi. En trois minutes le docteur était là, cinq minutes après c’était l’hélicoptère d’évacuation, un quart d’heure plus tard il était sur la table d’opération. Mais il est mort d’une hémorragie interne le surlendemain, ça a été un coup très dur pour le régiment.

Le 6e REG aura un autre mort, le caporal N’guyen Van Suong, mort sur une mine lors de la dépollution de la plage de Koweït City, le jour même de Camerone.

 

Après la fin de l’offensive, vous avez été engagé dans les opérations à Koweït City ?

– Pendant que le gros du régiment restait en Irak avait une mission de dépollution d’As-Salman et de destruction du potentiel ennemi abandonné, un élément a été envoyé à Koweït City où il a participé aux opérations de déminage. Il y a d’abord eu un petit détachement, puis deux compagnies de combat, la 1ère et la 3ème.

Je voulais rejoindre avec tout le régiment, mais une compagnie du 17e RGP est arrivée entretemps sur place donc il n’y avait plus besoin d’y mettre une troisième compagnie du REG, et j’ai envoyé mon adjoint, le lieutenant-colonel Guy Danigo, commander ces deux compagnies.

 

Il y avait aussi des commandos de Marine ?

– Oui, et la liaison avec eux se faisait par nos SAF, les spécialistes d’aide au franchissement qui sont les plongeurs de l’armée de Terre. Les commandos de marine faisaient le déminage en mer, nous nous faisions le déminage sur le sec, les deux opérations étant aussi risquées, puisque nous y avons laissé un second mort. Nos équipements de l’époque n’avaient rien à voir avec ceux dont disposent les sapeurs aujourd’hui en Afghanistan : il suffit de voir sur les photos, les légionnaires travaillaient en béret, les bras nus, avec juste un gilet pare-éclats !

 

6e REGEt la dépollution en Irak ?

– Mes lieutenants ont fait en six semaines, entre le 1er mars et la mi-avril, plus qu’ils n’auront fait dans toute leur carrière, en matière de destruction et de neutralisation d’armements. Nous avons nettoyé toute l’agglomération d’As-Salman et ses alentours, détruit tous les blindés, canons d’artillerie, munitions, armes individuelles et collectives, et détruit aussi les deux pistes de l’aérodrome d’As-Salman. Techniquement nous avons expérimenté tous les moyens de destruction français, anglais ou américains : charges coupantes, charges allongées, charges perforantes, charges au phosphore, en fonction de la nature et du volume des destructions à opérer. Au total, nous avons utilisé deux tonnes d’hexolite (TNT), 500 kg de plastic, 27 tonnes de charges allongées, 1,2 tonne de charges formées, et 3,6 tonnes de charges d’hexal pour moyens de forage…

Dans la plupart des cas, on allait très au-delà de ce qui était prévu par les règlements qu’on appliquait en métropole. Ainsi lorsqu’il s’est agi de détruire les stocks d’obus d’artillerie de la division irakienne, soit 700 tonnes de munitions réparties dans trois fosses de vingt mètres de long, six mètres de large et quatre mètres de profondeur, les abaques réglementaires ne permettaient pas de calculer la distance de sécurité à partir du poids. En extrapolant ces abaques, on aboutissait à une distance de 2,5 km. Avec un tel tonnage, j’ai décidé de multiplier cette distance par trois, soit 7,5 km, et au moment de l’explosion des hélicoptères ont décollé à cette distance autour de point d’explosion pour interdire les survols de la zone.

 

Il y avait des obus chimiques dans ce stock ?

– Non, aucun, nous avons tout vérifié avant de procéder à la destruction. Il n’y avait pas d’obus chimiques. Tout ce qu’on a retrouvé à As-Salman c’est des stocks de masques à gaz et, dans une école, des notices de règlements d’emploi contre le danger chimique…

 

Les Irakiens étaient mal armés ?

– Non, c’est un arsenal que nous avons retrouvé et détruit ! En plus des sept cent tonnes d’obus, nous avons détruit 47 canons de calibre divers (de 90 à 320 mm), 27 canons anti-aériens, 4.000 kalachnikovs, six bombes d’avion irakiennes d’une tonne, qui se trouvaient sur l’aérodrome, et 207 véhicules divers dont de nombreux blindés. Nous n’avons conservé, pour faire expertiser par le Matériel, que quelques Kalachnikovs, des fusils de précision Dragunov, des pistolets Makarov, ainsi que quelques chars T-55 et T-59 et blindés BMP. J’ajoute que nous avons mis totalement hors d’usage l’aérodrome qui était tout neuf puisque les deux pistes de 3.000 mètres avaient été terminées par une entreprise belge à peine deux ans plus tôt. Nous avons détruit ces deux pistes en les coupant tous les 400 mètres par une destruction en profondeur sur toute la largeur de la piste, la rendant ainsi impraticable ; nous avons également détruit les deux centrales électriques et la tour de contrôle, ainsi que 17 bunkers servant à loger les pilotes et deux abris NBC.

 

Quel est votre bilan opérationnel de l’engagement du génie dans Daguet ?

– En premier lieu, il y avait un manque total de moyens offensifs de déminage au sens d’ouverture d’itinéraire (breaching) dans un terrain miné comme le système américain Buffalo. Nous ne verrons arriver les premiers systèmes SOUVIM (système d’ouverture d’itinéraire miné) qu’en 2001 au Kosovo. La seconde lacune grave était la protection insuffisante des personnels : il suffit de regarder les photos des premières opérations de déminage sur les plages de Koweït-City, à mains nues et avec un sommaire gilet pare-éclats. Il a fallu attendre pratiquement une génération pour voir les équipements dont sont équipés nos démineurs aujourd’hui en Afghanistan, avec de vrais gilets pare-balles et des casques en kevlar enveloppants. Enfin la préparation au théâtre d’opérations et à ses contraintes spécifiques était inexistante : nos hommes sont partis du jour au lendemain, sans aucune idée de ce qui les attendait. Aujourd’hui, la préparation opérationnelle est de six mois avant un départ en OPEX. Pourtant, malgré notre impréparation et la faiblesse initiale de nos moyens, nous avons rempli le contrat et joué un rôle important dans le succès des forces françaises.

 

Votre succès a été reconnu, au retour ?

– Vous savez, nous sommes revenus après tout le monde… Mais l’accueil a été triomphal dans notre ville de Laudun, le Midi Libre a même parlé de “triomphe romain pour les démineurs du désert”. Et nous avons aussi été très applaudis lorsque nous avons de nouveau défilé sur les Champs-Elysées, après l’expérience du feu. Nous revenions tous, sauf nos deux chers disparus, avec une certaine fierté de ce que nous avions accompli. Mais le souvenir s’est vite estompé, d’autant plus que le 6ème REG a été rebaptisé 1er REG en 1999 après la création d’un 2e REG sur le plateau d’Albion. Certains ont estimé que c’était indispensable pour que le 6 puisse se prévaloir de sa qualité “d’ancien” face au nouveau régiment… Mais par le jeu des règlements du Service historique de la défense, le 1er n’a pas pu prétendre à l’héritage du 6, et notamment à l’attribution par le Ministre de la défense de l’inscription “Koweit 1990-1991” sur son drapeau , il y a quelques semaines à Nîmes.

Pour cette occasion, c’est le drapeau du 6 qui a été sorti temporairement du musée de la Légion où il a été réintégré depuis. C’est ressenti comme une injustice, autant par les anciens du 6 qui se sentent oubliés, que par les Légionnaires du 1er REG qui ont le droit de porter la tradition de leurs anciens. Espérons que le message saura être plus fort que la rigidité des règlements du patrimoine historique

 

Finalement, quels sont les moments les plus forts qui vous sont restés de cette campagne ?

– Tous les hommes des régiments de la division Daguet ont gardé les mêmes souvenirs gravés dans leur mémoire : les alertes NBC, la préparation au combat, l’ordre d’engagement, l’affrontement… Mais pour ce qui concerne plus particulièrement le 6ème REG, j’évoquerai quelques moments très forts que j’ai connus à la tête du Régiment.

Le premier moment se situe dans les tout premiers jours de janvier 1991, quand il était pour moi évident que nos moyens de génie d’assaut étaient très insuffisants, pour ne pas dire inexistants. Dès lors, il était pour moi hors de question d’envoyer mes légionnaires ouvrir des brèches dans les champs de mines sans les moyens nécessaires. J’ai eu avec l’état-major de la division quelques explications très “franches” pour faire admettre ce point de vue et convaincre qu’il me fallait un renforcement en équipements spécifiques. Ce fut d’autant moins facile que, depuis plusieurs décennies, l’armée de terre n’avait pratiquement jamais imaginé d’employer le génie dans une action offensive de grande envergure. Pendant ces quelques jours de “discussions”, j’ai probablement donné l’image d’une certaine forme d’indiscipline… Mais les moyens demandés m’ont finalement été attribués, et il nous restait peu de temps pour apprendre à les mettre en œuvre…

Quelques jours plus tard, lors de sa visite à la division Daguet, le général Forray m’a pris à l’écart et m’a dit : “…mon cher colonel, on craint à Paris qu’en ouvrant des brèches dans les champs de mines irakiens, la moitié de votre régiment reste au tapis…” Par bonheur, cette crainte ne s’est pas réalisée ! Je n’ai répété les paroles du Cemat à aucun de mes hommes…

Autre moment très fort, mais d’une tout autre nature. A partir du 28 février 1991, le 6ème REG a reçu pour mission de détruire tout le potentiel militaire irakien dans la zone d’action de la division Daguet. La tâche était immense : détruire des centaines de tonnes de munitions, des dizaines de canons et de blindés, un aérodrome militaire… tout cela en zone de guerre et dans des délais très réduits. Il est clair que ces conditions ne permettaient pas d’appliquer les règles de la métropole. Il m’a donc fallu mettre au point de nouvelles règles ad hoc, qui tenaient compte à la fois du théâtre d’opération, du contexte opérationnel, de l’ampleur des destructions à réaliser et de la sécurité des hommes. Cela s’est fait très rapidement et très simplement, en concertation avec les commandants d’unités. Par la suite, les capitaines, les chefs de section, les chefs de groupe et les légionnaires ont exécuté ces missions avec une efficacité admirable, et, je dois l’avouer, avec la forme de jubilation qu’ils ont éprouvée dans une action que des sapeurs n’avaient pas menée depuis près d’un demi-siècle.

Mais les moments les plus forts sont sans conteste ceux au cours desquels j’ai donné les derniers ordres à mes compagnies, les 17 et 18 février 1991. Dans ces instants, face à mes hommes, je me remémorais les paroles du général Forray, et je me demandais lesquels seraient encore devant moi quelques jours plus tard… Un caporal a filmé un de ces face-à-face. Je n’ai jamais diffusé ces images. Il m’arrive parfois de les revoir, toujours avec une forte émotion. Tous les visages, les noms, les expressions de ces hommes me reviennent avec précision. Ils sont à jamais gravés dans ma mémoire.