Propos recueillis par Pierre BAYLE

Le général d’armée Bernard Thorette, ex-chef d’état-major de l’armée de Terre et ancien chef du corps du 3e RIMa dans l’opération Daguet, était le seul chef de corps arabisant, capable d’inviter les bédouins et les garde-frontières saoudiens à venir partager le café sous sa tente. Mais surtout, il a eu le privilège de faire partie du groupement Est de la division sur l’axe d’effort principal, celui qui menait à l’objectif d’al-Salman par l’axe défendu par la 45e DI irakienne.

Thorette3Mon Général, comment êtes-vous entré dans la guerre du Golfe ?

– Au départ mon régiment, le 3e RIMa, n’était prévu que pour la relève. Le premier dispositif envoyé par la France correspondait à un déploiement défensif, celui de Desert Shield, visant à préserver le territoire saoudien de toute attaque irakienne. La France avait donc envoyé la valeur d’une brigade, formée par la 6e DLB avec le 1er Spahis renforcé de deux escadrons du 1er REC, le 2e REI et leur soutien. La relève de ce groupement, prévue pour février 1991, devait se faire à partir de la 9e DIMa, avec des éléments appartenant à cette division dont le 3e RIMa.

Mais début décembre, avec les échecs répétés des tentatives diplomatiques de régler la crise, la coalition a dû adapter son dispositif à la perspective d’une offensive à court terme. Du coup, les unités prévues pour la relève sont parties plus tôt que prévu et en renforcement.

Le général Mouscardès, qui commandait la 6e DLB, voulait disposer de deux régiments de cavalerie et deux régiments d’infanterie. On a fait partir le 3e RIMa renforcé de deux escadrons du RICM, dont l’un a été rattaché au 3e RIMa et le second au 2e REI : on avait ainsi deux régiments d’infanterie renforcés chacun d’un escadron blindé, à côté de deux régiments de cavalerie, le 1er Spahis et 1er REC.

Comment et quand êtes-vous parti, finalement ?

– Mon régiment a reçu l’ordre de se préparer le 8 décembre, pour un départ dans les quatre jours. On a complété nos équipements dans l’urgence, notamment en achetant des navigateurs GPS chez les shipchandlers de Vannes. Puis l’ordre de départ a été suspendu quelques jours, et finalement rétabli juste avant Noël. Le 3e RIMa est parti sans moi, sous les ordres du LCL Monfort mon chef de BOI, le 23 décembre pour s’embarquer à Toulon, tandis que je partais en avion avec cinq officiers comme élément précurseur pour préparer l’arrivée du régiment. Je suis donc arrivé au grand camp de KKMC (King Khaled Military Camp) où m’attendaient les colonels Derville et Ivanoff, commandant le 2e REI et le 1er REC. Le régiment est arrivé le 2 janvier à Yanbu, et a fait ses 2.500 km de route en trois jours, pour rejoindre KKMC le 5.

Commence alors l’entraînement…

– Nous n’avons eu que quinze jours pour nous acclimater, avant le grand mouvement décidé pour le 17 janvier, mais nous ne le savions pas encore. Nous installons d’abord nos tentes, certaines achetées sur place, avec des murettes de protection, et on commence à explorer le désert. Nos hommes connaissaient le désert du Tchad, mais le désert saoudien n’avait rien à voir, le 3e RIMa ne le connaissait pas. C’est le 2e REI qui nous a mis le pied à l’étrier. De plus, le GPS nous donnait une grande liberté d’action. Ces douze jours ont été extrêmement denses, grâce au soutien actif de Derville et d’Ivanoff.

L’insertion de mes hommes est facilitée du fait que nous sommes entre troupes professionnelles : les Marsouins se retrouvent à leur aise au milieu des Légionnaires et Spahis. J’apprends à connaître cette 6e DLB que je ne connaissais pas.

– Et la phase offensive ?

Nous n’avions pas été prévenus du déclenchement de l’offensive aérienne le 17 janvier. Nous entendons vers deux heures du matin un grand vacarme, les vagues d’avions qui se succèdent en direction de l’Irak. Au même moment, nous recevons une convocation du général Mouscardès à nous rendre à son PC, où nous nous retrouvons vers trois heures du matin. On nous donne les ordres : la division est passée sous le contrôle opérationnel des Américains – jusqu’alors nous n’avions même pas le droit de parler aux Américains – et doit effectuer un mouvement de 150 km vers Rafah dans les moindres délais.

Le déploiement à l’ouest était plutôt facile ?

– Non, c’était un moment extrêmement difficile et délicat, car le 2e REI reçoit l’ordre d’avoir quitté son cantonnement trois heures plus tard, à 6 heures, et le 3ème RIMa à 9 heures du matin. Derville l’a fait, mon régiment aussi, j’ai à peine eu le temps de démonter et ranger les matériels – certains seront récupérés quinze jours plus tard…

Nous avons fait les 150 km dans des conditions épiques : l’axe était encombré par une circulation incroyable de véhicules militaires, les Américains effectuant le même mouvement en même temps que nous. Nous n’avons terminé notre déplacement que vers minuit, après avoir effectué les trente derniers kilomètres en tout-terrain, tous feux éteints, derrière les véhicules dotés d’intensificateurs de lumière ! Nous avons quand même cassé un ou deux camions et une P4. Mais à 3 heures du matin le 18, j’ai pu rendre compte : « sommes en garde sur la position ». Ce mouvement reste l’un de mes plus intenses souvenirs. Les conditions du départ précipité étaient un peu discutables, mais il fallait prouver aux Américains que nous en étions capables, « and we did it ! »

A l’arrivée vous étiez proches des lignes irakiennes ?

– On ne savait rien de ce qu’on allait trouver en zone d’insécurité, à 5 km de la falaise marquant la frontière irakienne. Notre ZDA (zone de déploiement et d’attente) était à environ 6 km de la frontière, et nous y sommes restés cinq semaines. Ensuite, deux jours avant l’offensive terrestre, nous nous sommes avancés en ZDAE (zone d’attente extension).

Dans cette phase de préparation intensive, nous avons noué des relations de travail avec nos voisins américains, car nous avions à gauche le 3e bataillon de la 82e Airborne, et à droite la 101e Air Assault, tandis que j’avais en soutien un bataillon américain d’artillerie de réserve, le 8e RA de la 18e Brigade. Côté français, nous avons travaillé essentiellement avec les Légionnaires du 6e REG, les hélicoptères du 1er régiment d’hélicoptères de combat (1er RHC) et le 4e Dragons avec ses AMX-30 B2.

En revanche je n’avais plus de contact physique – sauf au PC de la division- avec le groupement formée par le 1er REC, le 1er Spahis et le 2e REI.

Et vous n’avez pas eu de contact avec les positions irakiennes ?

– Nous étions totalement discrets, il ne fallait pas qu’ils connaissent notre redéploiement. C’est dans cette phase que j’ai effectué une reconnaissance pour voir la frontière. Nous avons pris contact avec les gardes-frontières saoudiens, avec lesquels j’ai pris le thé en bavardant en arabe. Ils étaient accueillants mais un peu déstabilisés par l’arrivée massive des troupes de la coalition dans leur zone et appréhendaient de se retrouver au milieu de combats.

En revanche, dans le no man’s land séparant nos positions camouflées de la frontière irakienne, on pouvait déceler une certaine activité sur le terrain et avec des hélicoptères, vraisemblablement des forces spéciales effectuant des repérages. Une nuit, début février, un tireur Milan repère un blindé vers les positions irakiennes et demande l’autorisation de tirer. Alerté, je demande l’autorisation aux Américains pour éviter toute erreur et ils répondent : « c’est OK, tous nos éléments sont rentrés ». Pris de doute, avec l’objectif à 1.500 mètres, j’ai envoyé trois ou quatre sous-officiers retaillés effectuer une reco d’identification à pied, en les guidant par radio dans le faisceau de la caméra Mira car ils n’avaient pas d’intensificateur de lumière. Arrivés à portée de vue, ils ont identifié un Hummer américain avec cinq hommes à bord. On a rendu compte et on leur a ainsi sauvé la vie…

Mais des Irakiens, vous en avez finalement rencontré ?

– Oui, après le début de l’offensive terrestre et notre entrée en Irak, j’ai eu l’occasion après les combats de discuter avec certains. J’avais demandé à rencontrer les officiers d’un certain niveau pour discuter autour d’un thé, et je me suis aperçu qu’il y avait pas mal d’officiers chrétiens – au moins parmi les officiers qui avaient choisi de rester avec leurs troupes – et qu’ils se disaient épuisés par dix ans de guerre contre l’Iran. Ils étaient moralement usés, physiquement épuisés, et finalement heureux d’avoir été pris par des Français et des Américains…

Pour revenir aux opérations, comment a été fixée votre mission dans la division ?

– J’avais reçu pour mission de contrôler, avec le 4e Dragons, la position « Rochambeau », un point haut fortifié à mi-chemin de notre position de départ et de al-Salman et défendant cette ville. Je devais y arriver en passant par l’axe « Texas » représenté par une route unique, et je ne voulais pas prendre l’adversaire de front, avec certainement des champs de mines et un dispositif défensif mis en place par la 45e division d’infanterie irakienne. Je voulais manœuvrer, aborder la position par l’est en profitant de notre mobilité et de la facilité que nous offraient nos GPS, effectuer un mouvement de 25 km en me déployant, avec le 4ème RD, sur un front de 12 km pour aborder la position. Je n’avais pu en convaincre le PC de la division, mais j’y suis arrivé lorsque le général Janvier a pris ses fonctions. Sans ce contournement, nous aurions progressé moins vite et avec sans doute des pertes élevées.

Et le fait de faire un vaste mouvement de contournement n’était-il pas un problème pour les chars, par rapport aux blindés à roues du 3e RIMa ?

– En théorie, le 4e Dragons aurait pu représenter un handicap, mais en pratique il a été le plus rapide sur un sol parsemé de rochers coupants qui ralentissait les engins à roues : en trois jours, nous avons crevé des dizaines de pneus des VAB ! Et puis les chars ont été utiles pour tirer sur des positions irakiennes, ainsi que sur des blindés enterrés dans leurs positions.

Pour entrer en Irak, vous êtes passés par le même passage dans la falaise, où s’est formé un embouteillage géant ?

– Après le premier faux départ, le 22 février, nous sommes partis le 23 au soir pour franchir la falaise. Mais j’avais demandé et obtenu de ne pas passer par le goulot unique. Avec le 4e Dragons, nous avons pris tout droit en face de notre zone d’attente, on a pu passer sans problème et se déployer au sommet de la falaise. Dans l’obscurité, nous avons décelé des mouvements de blindés avec la caméra Mira des missiles Milan, on a tiré à mille mètres mais sans toucher l’adversaire. A 4 h 30 du matin arrive l’ordre du général Janvier : « en avant ! » C’est un moment important. A ce moment-là, et pour tous mes hommes, l’ordre du jour que je leur avais lu quelques jours auparavant prend tout son sens : « Vous vous battrez demain pour quatre raisons principales. Chacune est complémentaire de l’autre, mais si vous deviez n’en retenir qu’une, celle-là suffirait…

Vous vous battrez parce que le Président de la République, Chef de l’Etat et chef suprême des Armées vous l’ordonne, soutenu dans cette décision par le Parlement, émanation du peuple français et conformément aux décisions de l’ONU, émanation des Etats du Monde.

Vous vous battrez parce que, soldats de métier, « professionnels » comme on dit, vous avez choisi le noble métier des armes et qu’il est des circonstances où les armes, expression de la force, doivent servir le droit.

Vous vous battrez parce que l’adversaire qui est le vôtre aujourd’hui sera demain votre ennemi, mais vous vous battrez sans haine.

Vous vous battrez enfin, pour le Chef qui vous conduira, le camarade qui sera à vos côtés, le souvenir de vos anciens, symbolisé par les plis de votre drapeau, pour l’esprit des Troupes de Marine qui nous tous ,« marsouins », nous anime et nous unit.

Et au nom de Dieu…Vive la Coloniale !…

Et, en m’adressant plus particulièrement aux Marsouins du 3e RIMa, du 21ème RIMa, du RICM et du 11e RAMa, en bon colo, je conclus : « A toute la Colo, au paquet, en avant ! »

L’attaque, c’est comment, concrètement ?

– L’attaque, c’est une délivrance et en même temps l’appréhension de découvrir tous les soucis qu’on a ruminés depuis un mois : les risques, les mines, les pertes. Chacun y pense en silence. Et en même temps l’impression d’une force irrésistible qui s’élance : je ne suis pas seul… les colonels Derville, Ivanoff, Barro, Novacq, Manet, font de même sur le flanc ouest de la division ; le lieutenant-colonel Bourret et nos alliés américains s’élancent sur l’Est du dispositif, alors que Laroque-Latour et Hottier survolent l’ensemble et que Meille s’apprête à remplir sa mission de soutien.

Mais l’action survient très vite. On tombe rapidement sur des premières positions défensives irakiennes. Après de courts mais réels combats les hommes se rendent, certains sont blessés. Sans doute ceux qui n’ont pu s’enfuir avant. Tout de suite, nous nous retrouvons avec une centaine de prisonniers. La division en fera 1.200 dans la première journée.

Nous prenons du temps pour éviter des pertes dans nos rangs, en avançant avec précaution, en déclenchant des tirs d’artillerie de 155, de mortier, de lance-roquettes multiples MLRS. Janvier s’impatiente et fouette le mouvement. Il en sera de même le deuxième jour, lorsque Janvier craindra que nous n’arrivions pas à temps à al-Salman et me lance par radio : « attaquez, attaquez, attaquez ! » En fait nous y serons à 17 heures le 25, avant la tombée de la nuit.

Pour revenir au 24, nous atteignons Rochambeau dans une tempête inimaginable de vent et de pluie qui interdit tout mouvement. Rochambeau était une position élevée, avec de la caillasse, on ne savait pas si le terrain était miné ou pollué de munitions alliées (cluster-bombs). Il fallait attendre sur place avant de reprendre le mouvement. Nous n’avons pour l’instant aucune victime dans nos rangs, alors que le bilan provisoire chez les Irakiens dans notre secteur est de deux tués, quelques blessés et 400 prisonniers, trois chars T-62 détruits et de nombreuses armes récupérées.

Le lendemain, c’est l’attaque sur al-Salman…

– Nous sommes repartis le 25 avant l’aube, toujours poussés par le général Janvier. J’avais cette fois mis l’escadron d’AMX10-RC du RICM en tête de la colonne, et nous avons déroulé, le 4e Dragons restant derrière, prêt à intervenir. On progresse assez rapidement pour arriver donc en fin d’après-midi en vue d’al-Salman et prendre le carrefour « Toulouse », afin de livrer aux Américains la totalité de l’axe d’accès « Texas » menant à al-Salman, avant de faire jonction avec le groupement Ouest de Daguet.

C’est à ce moment-là, alors que nous allons réaliser la jonction, qu’un AMX10-RC du 1er Spahis, arrivant par l’autre côté de la ville, manque de tirer mon VAB qu’il a pris pour un BMP irakien. Heureusement pour moi, le chef de char a demandé l’autorisation de tirer au colonel Barro [1], qui l’a refusée !

Après Rochambeau, vous avez donc pris al-Salman le 25 ?

– Non, l’objectif pour nous était de prendre la ville de « Clèves », le nom de code d’al-Salman, en douceur le 26, sans causer de victimes civiles, les ordres étaient très clairs, c’était l’opération « Princesse ». Dans la nuit du 25, on a donc monté une opération originale : au petit matin, le régiment était déployé au pied de la colline, bien visible, et j’ai envoyé un petit détachement léger commandé par le lieutenant-colonel Monfort et équipé de haut-parleurs, pour expliquer aux habitants qu’ils devaient sortir et se rendre.

On a vu sortir d’abord quelques habitants, des personnes âgées et des enfants. En fait les militaires irakiens avaient déserté la ville en laissant leurs équipements sur place. On a ensuite pénétré dans la ville avec un maximum de précautions, et pour faciliter notre déploiement, dans une tempête de sable qui entravait notre reconnaissance de l’agglomération, nous avions baptisé tous les points caractéristiques avec les stations du métro parisien : il y avait un carrefour Concorde, et le cimetière d’al-Salman était le Père Lachaise. Nous avons fouillé la ville toute la journée, jusque vers 16 heures, et nous avons récupéré des centaines d’armes, des tonnes de munitions, des cartes, des équipements de transmission, des documents de commandement…

Aucune menace pendant ce déploiement, aucun risque particulier ?

– Uniquement la menace des cluster-bombs : la zone était totalement polluée, il y en avait tous les trois mètres.

Les mêmes qui ont fait plusieurs victimes parmi les CRAPS ?

– Le fort dominait la ville, et les éléments du 1er RPIMa avaient été héliportés sur la crête. D’en bas on a entendu deux déflagrations, puis le compte-rendu d’incident sur la radio. Je n’avais pas de liaison directe avec le 1er RPIMa et j’appelle son commandant le colonel Rosier sur sa fréquence, pour lui indiquer que j’envoie aussitôt deux VAB sanitaires, un médecin et notre aumônier. On a recueilli les deux morts et les 23 blessés que notre médecin a préparés pour être évacués en hélico. Rosier lui-même, blessé au dos, devait être évacué et je le rassure : « vas-y, je m’occupe de tout, ne t’inquiète pas ». Nous étions très touchés, c’étaient nos premières victimes.

Et le lendemain ?

– C’était le 27, nous avions mené à bien la mission, affronté les Irakiens, pris d’assaut leurs positions, enlevé al-Salman. La division était redéployée face au nord et à l’est. Le cessez-le-feu nous a surpris en plein désert, le 28 à huit heures du matin… J’ai voulu marquer l’événement en faisant sonner le cessez-le-feu par un clairon. La mission du régiment était, en garde face au nord-est, d’assurer la couverture de la division pour permettre aux autres régiments de commencer à se retirer.

C‘était la fin de l’opération pour vos hommes ?

– Non, justement, nous sommes encore restés en territoire irakien plusieurs semaines, jusqu’au 25 mars, pour permettre aux autres unités, celles arrivées en septembre, de repartir plus vite, et démonter le dispositif. Avant de partir, les régiments de « Daguet » trempent symboliquement leurs fanions dans l’Euphrate. Un fanion représente chaque régiment et le 3 est représenté par le fanion de la CCS.

La guerre était finie…

– Celle pour la libération du Koweït, oui. Une autre était en cours, au nord de nos positions, lorsque la Garde républicaine de Saddam Hussein, après s’être repliée de Koweït, s’est retournée contre la région de Nadjaf et de Kerbala où les Chiites étaient en pleine insurrection. Après dix ans de guerre, l’Irak replongeait dans d’autres combats. Mais nous n’avions pas de mandat pour intervenir et devions être les témoins passifs et éloignés de ces nouveaux massacres. Au moins sommes-nous repartis avec la fierté d’avoir contribué à la restauration de la souveraineté du Koweït et à la stabilisation du Golfe.

Vous avez vu ces combats ?

– Pas directement mais, trois jours après le cessez-le-feu, nous avons commencé à voir arriver sur nos positions des centaines, puis des milliers de réfugiés chiites qui fuyaient les combats.

Beaucoup en car, d’autres à pied, un certain nombre étaient blessés, certains sont littéralement venus mourir dans nos lignes, mais nous avons pu en soigner des centaines. Nous n’avions pas le droit de les laisser arriver jusqu’à la frontière saoudienne. Nous avons donc matérialisé une ligne sur la route, correspondant à nos positions, et leur avons dit qu’ils ne pouvaient pas la franchir.

Mais en même temps nous les avons secourus, soignés, ravitaillés, ils ont bivouaqué sur place et j’avais désigné l’un d’entre eux, apparemment un notable puisqu’il parlait anglais, pour assurer un minimum d’organisation. Puis j’ai reçu l’ordre de retirer le régiment, nous avons fait nos préparatifs dans la plus grande discrétion et sommes finalement partis en les laissant sur place…

Si vous deviez retenir une image, un moment fort de cette opération, quels seraient-ils ?

– En fait, je retiens cinq moments clés. Le premier, c’est en décembre 1990, lorsque mon régiment est désigné pour rejoindre ses camarades des autres régiments de la 6ème DLB déployés sur place depuis trois mois : je sais que nous allons vivre une aventure exceptionnelle.

Le deuxième, plus intime, c’est lorsque, juste avant l’offensive, je procède à 15 mariages et enregistre 287 testaments, dont le mien – puisque, en tant que chefs de corps, nous avions la charge d’officiers d’état-civil. Il m’a donc été donné de recueillir le « oui » de soldats qui, avant de partir au combat, choisissaient de se marier.

Les troisième et quatrième moments forts sont l’ordre de l’assaut donné par le général Janvier le 24 avant le lever du jour et l’annonce du cessez-le-feu le 28 à l’aube. A ces instants, nous avions comme on dit « la chair de poule ».

Quant au cinquième, c’est incontestablement, et pour tous, celui des « retrouvailles » fin mars ou début avril en France et de l’accueil exceptionnellement chaleureux et émouvant de nos villes de garnison… sans parler du défilé du 14 juillet 1991 sur les Champs-Elysées… inoubliable.

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[1] Voir témoignage du général Barro qui confirme l’incident avec plus de détails.