Le colonel Bourret commandait le 4e régiment de Dragons, envoyé pour renforcer la division Daguet avec ses chars AMX30-B2.

Témoignage : “c’était d’abord une mission incertaine, avec le poids de la menace chimique qui nous aurait contraint à laisser nos morts sur place, une manœuvre risquée pour les chars qu’on voulait faire foncer “bille en tête” sur l’ennemi… Mais nous avons fait entendre nos vues, avons mené une belle manœuvre d’attaque de flanc, avec une planification rigoureuse. Et ça a été une furia des chars – nous terminerons avec cinq minutes de retard sur l’horaire planifié, après huit heures de combat et une attaque de près de 60 km !”

Les chars n’étaient pas prévus dans le déploiement initial, comment vous a-t-on inséré dans le dispositif ?
Colonel Bourret : En août 1990, l’invasion du Koweït par l’Irak et la menace directe sur les pays suscitent l’envoi en Arabie saoudite, sous l’égide de l’ONU, de troupes américaines, britanniques, puis françaises avec la 6e division légère blindée. Un dispositif purement défensif. Mais dès la fin septembre, compte tenu du durcissement de la situation, le besoin de renforcement de la 6e DLB en chars, en artillerie et en hélicoptères de combat se fait sentir.

Dans un premier temps, le 1er escadron du 4e Régiment de Dragons ou le 2e escadron du 501e Régiment de chars de combat sont pressentis, puis l’envoi de ces deux unités professionnalisées est envisagé ; ensuite, pour faire face à un éventuelle demande plus importante, l’état-major de l’armée de Terre décide, vers le 5 octobre, de professionnaliser la totalité du 4e RD en regroupant, autour de son 1er escadron, les hommes du 2e escadron du 501e RCC et des engagés de l’Arme blindée et Cavalerie dispersés dans tous les régiments de l’Arme.

L’éventualité de l’engagement du régiment est évoquée de façon sibylline : « prêts à partir à partir dès le premier janvier 1991, sur préavis d’une semaine »… et c’est tout. La décision d’envoyer, en renfort de la 6e DLB, le 4e Dragons, le 11e RAMa et un, voire deux régiments d’hélicoptères de combat n’est prise de façon officielle que le 10 décembre 1990. Inutile de dire combien toute cette période a été détestable, longue, incertaine et improductive !

Décision tardive, donc préparation précipitée ?
– C’est à partir de cette date du 10 décembre, même si dès le 15 novembre les premiers engagés et des matériels neufs ont commencé à arriver, qu’il a fallu faire face aux vrais problèmes : arrivée du gros des engagés (le 17 décembre, c’est-à-dire quatre jours avant le premier départ, nous étions encore à moins de 178 hommes), échange des chars et de certains véhicules jugés trop anciens ou non diesel, départ des appelés, constitution des unités, mise en peinture des véhicules, perception et montage des matériels spéciaux ou expérimentaux, visites d’autorités, etc. Et caser en plus un mini week-end de permission avant le départ.

Et malgré tout, le 4e RD recomposé sera prêt à partir…
– Oui ! Le 22 décembre à 12 heures, c’est le départ du premier train. A 20 heures, départ du deuxième. Le 23 à 12 heures 35, je quittais Mourmelon avec le dernier train. Le 24 décembre, arrivée à La Seyne sur mer vers 14 heures : le débarquement et le conditionnement des chars a duré jusqu’à une heure du matin… Joyeux Noël ! Au petit matin, nous embarquions les véhicules sur un porte-container gigantesque, le Saint-Romain, et nous installions les personnels sur l’Ile de Beauté. Un peu de repos ! Nous appareillons à dix-neuf heures… Lumières de la rade de Toulon. Sirène de l’Ile de Beauté. Gorge serrée… Puis la mer. La nuit noire. Le silence.

La traversée se fait par mer calme, le canal de Suez est franchi dans la nuit du 30 au 31 décembre. Le 1er janvier est fêté comme il se doit : le champagne est sablé – et sabré aussi !

Vous saviez alors quelle était la mission ?
– Pas avec une grande précision, d’autant que la situation était évolutive, sur le plan diplomatique comme sur le terrain. C’est le sens de « l’ordre du jour N° 3 », que je diffuse à mes hommes sur le bateau.

« En route vers l’Arabie saoudite, à bord de l’Ile de Beauté le 1er janvier 1991.
Le moment est venu de concentrer toute notre énergie à la préparation du combat que nous aurons peut-être à mener. Dans quelques jours, dans quelques semaines ? Quand ? Dieu seul le sait ! Ce que l’on sait c’est que l’ennemi sanctionnera la moindre de nos erreurs !
Je souhaite, à l’aube de cette nouvelle année, malgré le peu de temps qui nous reste et malgré nos faiblesses, que nous accédions très vite à la maîtrise totale de la machine de guerre qui est entre nos mains. Nous avons la force morale pour y arriver.
En 1991, nous relèverons le défi qui nous est lancé ! Pour la gloire de notre cher régiment et celle de notre Arme, nous « Bouterons avant » !
Signé : Bourret »

Arrivés les derniers, votre arrivée ne devait pas poser de problème…
– A peine : c’est un nouveau marathon. Le régiment débarque à Yanbu le 2 janvier, les matériels n’arrivent que le lendemain. La distance qui sépare ce port sur la Mer rouge de notre future zone de stationnement baptisée Miramar est d’environ 1.100km ; Miramar est un carré de désert situé au nord du pays dans la zone des trois frontières, à 70 km de Hafar al-Batine près de CRK (Cité militaire du Roi Khaled, le Saint-Cyr local) – l’Irak et le Koweït ne sont qu’à une heure de route. Le régiment effectue ce déplacement en deux convois, les véhicules à roues partant en premier, les chars suivent à une semaine d’intervalle, ils vont arriver à Miramar le 11 janvier, c’est-à-dire moins d’une semaine avant l’expiration de l’ultimatum fixé par les Nations Unies à l’Irak et le déclenchement de l’offensive aérienne !

Vous rejoignez les autres unités déjà installées au « camping » de Miramar
– Notre séjour sur Miramar, où la totalité de la division Daguet est regroupée, n’est que de courte durée – du 11 au 17 janvier – l’installation y est précaire et le premier contact avec la réalité est dur. Mais j’ai bénéficié du soutien de la Légion avec Hubert Ivanoff, en tant qu’ancien du REC, et j’ai aussi été soutenu par Michel Barro, qui m’a pris sous sa coupe – solidarité de cavaliers. Il nous faut rattraper le retard, tester en vraie grandeur les études menées sur le bateau (modes d’action, emploi des unités, formations, tactique, organisation du commandement, PC lourd, place du chef de corps, organisation des TC1, des TC2, etc.), s’aligner sur les autres corps de la division au plan fonctionnement, au plan opérationnel et s’intégrer au combat de la division. Le tout sous menace chimique permanente, menace qui entretenait un climat surréaliste. Les Scud envoyés par les Irakiens un peu partout, sauf sur nos positions perdues et insignifiantes, déclenchaient chez les alliés une véritable psychose… jusqu’à « intercaler » des alertes fictives au milieu de cette hystérie.

Et vous allez vous déplacer dans cette atmosphère d’alertes à répétition ?
– Dans la nuit du 17 au 18 janvier, la division bascule à 300 km au nord-ouest de Miramar, ceci dans un double but : rejoindre notre zone de déploiement et d’attente (ZDA) et couvrir la mise en place du 18e Corps US. 300 km d’amplitude dont 100 sur piste ; toute la division sur un seul itinéraire – de nuit ; trois heures pour faire les six premiers kilomètres, puis stop sur place ; deux à trois heures de repos… Les chars sur les porte-chars, de flanc, le long de la frontière – y compris pour le 18e CA US – le tout ponctué par plusieurs alertes Scud ! Merci aux guerriers irakiens d’avoir dormi sur leurs deux oreilles cette nuit-là…

En zone d’attente, vous vous préparez à l’attaque ?
– Avec bienveillance, le jour s’est levé ce 18 janvier 1991 sur Olive, nouveau carré de désert sur lequel nous allons continuer à préparer l’offensive terrestre. Nous sommes la position la plus à l’ouest du dispositif allié, à environ 40 km de Rafah. Olive, où nous resterons jusqu’au 23 février, c’est la dernière ligne droite ; je la souhaitais la plus longue possible – nous n’étions pas encore prêts, à mon goût. Mais c’était toujours ça de gagné. Nous avons poursuivi inlassablement l’entraînement en l’étendant aux niveaux interarmes et interalliés. Nous avons peaufiné l’entretien du matériel – qui se comportait admirablement bien – et nous avons poursuivi nos études ; en fonction de l’évolution du renseignement, nous avons élaboré nos modes d’action possibles. Nous avons mené une instruction particulière : blessés, morts, prisonniers, mines, population, chimique…

Le danger chimique était apparemment l’inquiétude majeure du commandement…
– Justement, nous avions reçu l’ordre d’abandonner sur place, en relevant les positions, nos morts par armes chimiques… Comment faire admettre une chose pareille ! Le jour de cette instruction, il pleuvait, le ciel était noir… Gorge serrée. Cet ordre a été annulé. Et puis le moment de monter en selle est arrivé. Merci Mon Dieu de m’avoir donné ces presque deux mois pour nous préparer à affronter le grand jour. Une seule chose me tordait les tripes : combien de morts ?

Mais vous étiez au moins confiant dans la manœuvre de la division ?
– Je voudrais revenir sur la situation du moment et sur la manœuvre de la division Daguet.

La situation amie d’abord : Placée à l’ouest du dispositif allié, la division est mise sous OPCON (contrôle opérationnel) américain, elle constitue l’aile marchante de la manœuvre d’enveloppement conçue par le général Schwarzkopf, elle a pour mission de s’emparer (effort principal du 18e Corps US) de la ligne de déboucher et d’un axe logistique : la MSR Texas (Main Supply Road) de 120 km de long aboutissant à l’objectif White, constitué par le village d’As-Salman, important carrefour routier, et de son aérodrome militaire.

La situation ennemie ensuite : La 45e division d’infanterie irakienne (célèbre pour ses combats à l’arme chimique contre les Iraniens) tient une position intermédiaire entre la frontière et As-Salman, laquelle position verrouille l’accès à As-Salman. Les renseignements recueillis jour après jour placent sur l’axe Texas deux brigades de la 45e DI installées en défensive, enterrées sur trois points d’appui – l’ensemble est baptisé Rochambeau – figurant les extrémités d’un triangle dont la base ouverte nous fait face et dont le sommet constitue le butoir d’une nasse dans laquelle l’ennemi cherchera à nous attirer pour nous y détruire avec les moyens de ses trois points d’appui réunis.

Le reste de ses moyens et notamment sa réserve blindée est installée sur différents points entre Rochambeau et White, dont Chambord immédiatement au nord de Rochambeau et Toulouse à environ 20 km d’As-Salman à hauteur d’un resserrement du terrain autour de Texas.

Pour cette manœuvre, le 4e RD était placé sur l’axe Est ?
– Oui, La division Daguet a été scindée en deux groupements agissant indépendamment de part et d’autre de l’axe Texas : le groupement Ouest, aux ordres de l’adjoint opérations du général, est composé du 1er RS, du 1er REC, du 2e REI, du 11e RAMa et du 3e RHC (+) ; il avait pour mission de s’emparer de White, en mesure de participer à la conquête de Rochambeau.

Le groupement Est, aux ordres du général Janvier, est composé du 4e RD, du 3e RIMa, du 1er RHC (-), et du 6e REG renforcé d’un bataillon du génie de la 82e Airborne ; recevant l’effort de la division, il aurait pour mission de s’emparer de Rochambeau, en mesure de participer à la conquête de White.

En soutien, aux ordres de la division, la 2e brigade d’infanterie de la 82e Airborne et une brigade d’artillerie de cette même 82e Airborne.

Pour schématiser, à l’Est, le choc contre l’obstacle principal, et à l’Ouest, le contournement ?
– Dans sa première mouture, l’idée de manœuvre qui prévalait à la division était d’utiliser frontalement la puissance de choc du 4e RD – la tactique du bélier en quelque sorte – pour frayer un chemin au reste de la division. C’était une idée primaire et simpliste, que de faire foncer les chars « bille en tête » ; pour nous, tankistes, il était impensable de jouer le jeu idiot du casse-pipe en fonçant tête baissée dans le piège tendu et de ne miser que sur notre puissance de choc pour emporter la décision. Nous avions d’autres atouts bien plus efficaces et moins coûteux : sachant que nous aurions à faire à un adversaire parfaitement au point dans le combat défensif, mais figé dans l’application bête de la doctrine soviétique et incapable de la moindre initiative, j’ai essayé de faire prévaloir qu’il était préférable pour nous porter le combat là où on ne nous attendait pas et de combiner trois de nos forces : le choc, le feu, la manœuvre – en faisant largement appel à nos qualités intrinsèques, la mobilité, la rapidité d’exécution et la maîtrise de notre machine de guerre.

Donc, comme sur l’axe Ouest, faire une manœuvre de contournement ?
– Non, plutôt prendre l’obstacle à revers. L’idée de manœuvre que j’ai proposée était la suivante : fixer – cloisonner – détruire de flanc. C’est-à-dire, de conserve avec le 3e RIMa, prendre contact avec les deux points d’appui de base (sud-est et sud-ouest), délimiter avec précision leur contour, les fixer par l’artillerie de la division, installer un pivot face au point d’appui Sud-Est (un escadron de chars AMX10-RC du RICM qui renforçait le 3e RIMa) ; faire prendre en compte par la 2/82e Airborne US le point d’appui Sud-Ouest. Et reporter les tirs d’artillerie sur les points d’appui Nord et Sud-Est, en même temps que nous basculerions autour du pivot pour nous installer discrètement sur une base orientée Sud-Nord à partir de laquelle nous attaquerions de flanc l’ensemble de l’objectif Rochambeau, en faisant déplacer les tirs d’artillerie dans la profondeur au fur et à mesure de notre progression…

Un mouvement plus sophistiqué que de foncer tout droit…
– Oh, il a fallu batailler pour faire avaliser, de façon orale seulement, cette idée de manœuvre. Le « coup de bélier » est resté longtemps à l’ordre du jour ! En accord total avec le chef de corps du 3e RIMa, qui partageait mon aversion pour la tactique du bélier, nos officiers opérations ont mis au point les détails de notre manœuvre et traduit tout ça en ordres… même si l’ordre d’opérations de la division Daguet n’allait pas dans le sens de la fantaisie ! Il a fallu profiter du changement de général à la tête de la division pour faire accepter par le commandement une modification de l’idée de manœuvre initiale. Je m’explique : quand le général Schmitt, le chef d’état-major des armées, est venu sur le théâtre d’opérations, l’état-major de Daguet lui a proposé la première mouture. Mais Ivanoff, qui est un vieux complice, lui a glissé : « je crois que Bourret et Thorette ont un plan plus intéressant ». On a été convoqués et on a expliqué notre affaire. On a vendu notre schéma de déploiement avec Thorette. Le général Schmitt a déclaré : « c’est ça qu’il faut faire » ; le général Janvier a ajouté : « nous allons intégrer cette manœuvre à l’ordre d’opérations ».

Donc l’ordre d’opérations a été modifié ?
– Quelques jours après cette visite, l’ordre d’opérations n°1 tombe, avec exactement le schéma initial, inchangé. Je vais voir le chef d’état-major, pour lui faire part de notre étonnement. Il me répond : « sur le terrain, vous ferez ce que vous voulez… » Si on s’était plantés, nous aurions porté l’entière responsabilité, c’est évident. Mais en fait, on a réussi, notre analyse était pertinente…

Vous avez réussi en désobéissant, en fait ?
– Oui, le plus beau compliment c’est le général Janvier qui me l’a fait plus tard en me disant : « vous savez Bourret, je vous ai souvent cité à propos de la liberté d’action du chef au combat ». Sans être un grand stratège ni un fin tacticien, je ne voulais pas faire une action de front en risquant de perdre 4, 5, 6 chars ou plus, car j’étais responsable de la vie de mes hommes. On a élaboré notre affaire, c’est venu comme ça, et on ne pouvait pas continuer à utiliser un char comme à Berry au Bac en 1917…

Et finalement ça a marché comme vous l’aviez pensé ?

– Je serais tenté, pour évoquer les opérations des 24 et 25 février, de dire que tout s’est passé comme prévu. Ce qui est – presque – vrai. Les Irakiens se trouvaient là où nos renseignements les avaient positionnés ; ils se sont comportés comme nous l’avions imaginé ; l’effet produit a été celui que nous escomptions ; les études menées sur le bateau se sont révélées parfaitement adaptées ; bref, les ordres étaient les bons. Tout s’est passé comme prévu, il n’y a que deux choses que nous n’avons pas maîtrisées : les prisonniers et le vent de sable. Mais quelle aventure ! Quel spectacle ! Que d’émotions !

Reprenons en détail… Depuis le lancement de l’action
– Le 22 février, des actions préliminaires sont menées par la division sur l’escarpement qui matérialise la frontière : artillerie, commandos, etc. Histoire de permettre une entrée en Irak sans perte de temps. C’est ce que vous a raconté le général Derville.

Le 23, avant de quitter Olive pour entrer en Irak, j’ai pris quelques minutes pour replier moi-même ma guitoune. J’avais besoin de faire un geste ordinaire. Mon conducteur me regardait, étonné. Mais je me disais qu’il n’y avait plus rien à faire, si ce n’est de se dire que tout a été pensé et fait, que nous n’aurions pas pu faire mieux, qu’il fallait avoir confiance… Je partais très confiant. A contrecœur, je m’étais même fait à l’idée que je perdrais deux à trois chars à ce jeu du hasard que nous imposeraient les mines ; dans ce domaine, personne à la division n’avait résolu le problème. Cet escarpement qui surplombait la frontière et qui faisait peur à tout le monde, je ne me suis même pas aperçu que nous le franchissions. Il faisait beau, un peu frais, il était 14 h 30.

Le soir, j’ai donc voulu dormir dans ma tente et je l’ai montée moi-même. Est-ce que j’avais besoin d’être sécurisé en accomplissant un rituel de tous les jours ? Nuit calme…

Et une fois sur le « plateau » ?
– Nous sommes le 24 février, 4 heures du matin. On a peu dormi – l’excitation. Tout le monde est prêt. Je dissuade le général de débuter notre reconnaissance offensive, car il fait encore nuit : accordé ! Enfin à 5 h 30, l’ordre tombe : en avant ! Nous franchissons notre ligne de débouché. Paysage très plat, horizon lointain, ciel lumineux. Premiers véhicules rencontrés, balayés. Premiers prisonniers auxquels on serre la main ! Et auxquels on distribue des boîtes de rations. Je suis dans mon VAB-PC, mon char suit et assure notre protection.

Comment se fait le premier contact avec la division irakienne ?
– C’est à 9 h 30 que nous prenons contact avec les points d’appui irakiens du Sud. Je fais appliquer les tirs d’artillerie prévus. La division Daguet avait reçu un énorme renfort d’artillerie américaine, au total elle disposait d’une centaine de canons et d’une vingtaine de lance-roquettes multiples (LRM).

Avec le 3e RIMa, nous assurions l’effort principal de la division et bénéficions donc de la priorité des feux. Je ne suis pas certain que tous ces tubes se soient mis à cracher en même temps mais… la terre s’est mise à trembler, le ciel était entièrement rayé par les trajectoires des LRM. Un flash gigantesque orange. J’étais descendu à terre, l’envie de pisser et d’assister au spectacle. Les explosions étaient rouges, noires, les odeurs, les ondes de choc… quel moment ! Quel sentiment de puissance ! Impossible d’expliquer… trop beau !

C’est un moment très fort, vous n’avez pas eu peur ?
– Si ! Il fallait repartir. Il fallait donner l’ordre de mise en place de notre manœuvre. Il fallait… Mais je ne peux plus bouger, je suis assis devant ma carte. Je tremble comme une feuille. Je m’accroche très fort à la tablette. L’émotion ? Le poids des responsabilités ? Le stress, La trouille ? J’ai perdu un instant la notion du temps. Une minute ? Deux minutes ?

Je reprends petit à petit le dessus, l’ordre. Tout est clair, net. Je suis en liaison avec le chef de corps du 3e RIMa, c’est à moi réglementairement qu’incombe le commandement de la manœuvre. Le pivot est en place. Les Américains aussi. On bascule, on s’aligne sur notre base de départ. Le 3e RIMa est légèrement décalé, en soutien.

« Messieurs les maîtres, ajustez vos chapeaux et vos rubans de queue, nous allons avoir l’honneur de charger… Bonne chance à tous ! » J’avais déjà donné les ordres, les vrais, mais je n’ai pas pu m’empêcher de rappeler à la radio, à mes capitaines, où se trouvaient nos racines, nos traditions, notre différence, notre panache. « En avant ! »

C’est la charge de cavalerie ?
– Une furia ! Encore plus extraordinaire que je ne l’imaginais ! Le son me paraissait très atténué par rapport à la puissance de l’image : les lignes de défense sont prises à revers. Les bunkers explosent, s’effondrent, traversés de part en part par nos obus flèche. Des véhicules brûlent. Impossible de tout voir. Et puis, j’ai des tirs d’artillerie à faire déplacer, des avions A10 américains à faire intervenir… ils attaquaient sous les trajectoires d’artillerie ! Des hélicoptères américains nous éclairent dans la profondeur et nous indiquent de nouveaux objectifs.

Pas de pertes dans ce premier assaut ?
– Pas de mines pour l’instant ; pas de casse non plus. Il faut réaligner tout le monde, coordonner les appuis. Le canon de 20 mm de nos chars fait merveille.

Vous étiez les seuls à tirer, pas de réaction irakienne ?
– Au contraire ! En plus de la réaction des Irakiens enterrés sur Rochambeau, le PC arrière est pris deux fois sous un tir d’artillerie irakien. Sans faire aucun dégât ! Je suis inquiet, notre limite Est n’est couverte que par un élément léger. Au fur et à mesure de notre avance, le 3e RIMa tient le terrain conquis. Les prisonniers affluent. Le point d’appui Nord est balayé puis dépassé. Nous nous mettons en garde face au Nord. Des positions d’artillerie sol-sol irakiennes sont encore conquises par le 2e escadron. J’avais donné l’ordre de ne pas tirer au canon sur les pièces d’artillerie par crainte de faire exploser des éventuels obus chimiques. Une partie de l’état-major de la 45e division d’infanterie irakienne est capturée. Brusquement, nous avons trop de prisonniers !

Avec un tel élan, la décision est rapide ?
– C’est bien simple, à 16h20, tout est terminé. Nous avons pris et dépassé Rochambeau. Sans aucune casse. Mais à 16 h 30, le vent de sable se lève. Le général voudrait continuer au-delà de notre objectif initial, histoire de prendre de l’avance sur le programme des festivités du lendemain. Je le dissuade, même si notre potentiel est encore élevé. Nous avons des pleins en carburant et en munitions à faire. Et puis, il y a ce vent de sable, aveuglant.

Un jeune sous-officier de l’escadron de commandement et de logistique va traverser de nuit, sans GPS, avec une partie des citernes et des camions de munitions, toute la zone des combats, quel cran ! Ils sont importants, ces recomplètements. On ne sait pas ce que demain nous réserve.

Reste-t-il encore une menace pour la suite, côté irakien ?
– Pour l’instant, je suis impressionné par cette masse de prisonniers. Le 3e RIMa est très vite « consommé » par le désarmement et la garde de ces prisonniers : plus de six cents Irakiens, sans compter ceux qui ont été dépassés et livrés à notre échelon logistique, ou abandonnés tout simplement. On a souvent dit que les Irakiens s’étaient battus sans combattre. J’affirme, pour l’avoir vu, qu’ils se sont battus… et qu’ils n’ont lâché prise que lorsque nous les avons submergés. J’ai vu des morts, des blessés.

Au total, le 2e et le 3e bataillons de la 841e brigade, le 2e bataillon de la 842e brigade d’infanterie, le 642e bataillon d’artillerie, un autre réduit par les Américains sur le point d’appui Sud-Ouest et d’autres, ont été mis hors de combat ce jour-là. J’ai vu des officiers, alors qu’on a dit que les officiers avaient déserté. J’ai vu des soldats en bonne forme physique, contrairement aux autres troupes irakiennes qui avaient été copieusement bombardées pendant plusieurs semaines : ceux que nous avions en face de nous ne l’avaient pas été, ceci dans le but de ne pas révéler notre future manœuvre d’enveloppement par l’Ouest. On a dit qu’ils manquaient de nourriture. Mais plus tard nous avons découvert des caches remplies de vivres… Impossible de dire à ce moment-là de la manœuvre ce qui reste comme résistance devant nous.

Donc encore l’incertitude ?
– L’absence de visibilité, en tous cas. Avec le vent de sable, la nuit tombe. Quelques ordres à préparer, à donner ; les pleins à faire. Quelques heures de repos… impossible de dormir.

Le 25 février, à 5 h 30, les tirs d’artillerie reprennent. Le sol nous répercute le choc des explosions. La nuit est rouge feu… On va repartir !

A 6 heures, notre offensive reprend. 4e RD et 3e RIMa indissociables. Nous capturons de nouvelles pièces d’artillerie. Griserie, sentiment de puissance et d’invulnérabilité. Le PC arrière, aux ordres du commandant en second, est pris sous un tir d’artillerie. Pas de casse. Tir de contrebatterie.

Des Irakiens sur le terrain ?
– Et comment ! A 10 h 50, sur « Chambord », le 1er escadron aborde et détruit une compagnie de chars irakiens en mouvement, la réserve blindée de la 45e division. 8 à 9 chars soviétiques T55, un char US M48, un transport de troupes soviétique BTR50 et d’autres non identifiés : au total, entre douze et quinze engins détruits… magnifique et fulgurant !

Donc à nouveau progression rapide…
– Ralentie par les mines. Un champ de mines sur notre Est. Décelé comment ? Mystère. Pas de casse, merci mon Dieu ! Le 3e escadron contourne. Je suis le mouvement dans mon VAB PC, mon char joue le chien de garde autour de nous ; je me sens en totale sécurité. Le VAB zigzague plusieurs fois, puis des caillasses, on est secoués. Je demande au pilote de rouler dans le sable et d’éviter les cailloux. L’officier opérations qui était à l’avant m’explique que nous venons d’éviter in extremis deux mines antichar que le vent de sable avait dégagées. Je demande au pilote de continuer sur la caillasse. Tant pis pour les secousses ! Une fois encore, merci mon Dieu !

Le terrain se resserre autour de la route, nous sommes à la hauteur de « Toulouse ». As-Salman n’est plus très loin. Je fais passer le 3e RIMa devant.

L’infanterie nettoie, les chars appuient ?
– Il y a toujours des résistances le long de l’axe. Le 3 déploie sa section de mortiers lourds (SML) ; le 120 mm rayé fait des ravages. Mais le général s’impatiente et me donne l’ordre de reprendre la tête. Les chars continuent à attaquer, on reprend un rythme de charge ! Je suis toujours inquiet, notre Est est à découvert. Je demande au 2e escadron d’assurer la flanc-garde. Il n’est pas content… Je le comprends, mais on n’est pas là pour se faire plaisir !

On va trop vite. On prend des risques. On vient de réduire la valeur d’un bataillon d’infanterie ! Le 3e escadron tombe sur la logistique de la division irakienne. Il fait un carton. Des véhicules blindés de toutes sortes et des camions brûlent de tous les côtés. Deux chars sont détruits un peu plus loin. Il pleut.

Je réaligne mes deux escadrons de tête. Nous sommes face à As-Salman, il est 14 h 05… J’ai cinq minutes de retard sur l’horaire fixé par mon général. Cinq minutes de retard après huit heures de combat et une attaque sur près de 60 km ! Je suis près de la route. Je savoure cet instant fait de calme intérieur, de puissance.

Donc, vous y êtes finalement, à As-Salman ?
– Nous sommes en soutien du groupement Ouest qui vient de s’emparer de l’aérodrome. Les dernières résistances situées au Nord du village tombent. Je me retourne, le ciel est bas. La route derrière moi est encombrée par une nuée de véhicules alliés de toutes sortes… phares allumés. Sur deux ou trois colonnes. Ils attendent mon signal pour me dépasser. Surréaliste. On dirait un film de Coppola. La route Texas est maintenant ouverte au flux des troupes US qui vont effectuer leur manœuvre d’enveloppement.

Plus tard, on recomplète nos soutes. Un de mes officiers de liaison US vient me voir, c’est lui qui assurait le guidage au sol des avions A10 : « congratulations, Sir ! » Je lui retourne le compliment.

Puis toilette succincte. Linge propre, enfin. Nuit calme. Vent fort. Impossible de dormir, deuxième nuit blanche. Il y en aura encore une ou deux.

Pour Daguet, il ne reste qu’à consolider les positions ?
– Le 26 février, le 3e RIMa investit As-Salman dans lequel il ne reste rien de significatif. Nous sommes en appui. Le groupement Ouest est en couverture face à l’Ouest. Dans l’après-midi, je fais une liaison sur le PC de la division Daguet. Le général m’embrasse ! Je téléphone à Mourmelon, histoire de rassurer, à partir de l’un de nos moyens radios. Etonnant d’efficacité, ce matériel.

Le 28 février, à 6 h 15, c’est le cessez-le-feu. Sentiment de fierté, mais aussi de frustration. Nous étions prêts à aller plus loin. Nous resterons à As-Salman jusqu’au 22 mars… Visites de journalistes. Interventions : le 2 mars, nous intervenons sur des fantômes – un des régiments du groupe Ouest a cru voir avec ses caméras thermiques des chars dans son secteur… Réunions, visites d’autorités, remise en condition, présentation de matériels (qui s’est admirablement comporté tout au long de cette « épopée »), exercices, rapports, reconnaissances, correspondances : nous sommes submergés de courrier et de colis de toutes sortes, citations, etc.

Je lutte de toutes mes forces pour que la pression ne tombe pas brutalement. Prises d’armes, champagne : le chef d’état-major des armées, le général Schmitt, est venu nous féliciter avec un excellent champagne dans ses bagages. Repas du cessez-le-feu, le 11 mars : « coup de rouge », foie gras, entrecôte, frites, le tout venu de France par avion spécial.

Vous quittez finalement le champ de bataille…
– Dans la nuit du 22 au 23 mars, nous décrochons. Pluie, vent violent. Nous traversons en sens inverse nos champs de bataille. Emotion. L’Arabie saoudite au petit matin. Le 27 mars, nous assurons de notre propre initiative le ravitaillement d’un camp de réfugiés irakiens. Il y a là 4 à 5.000 personnes, des blessés, des enfants déshydratés, des femmes enceintes. Les Saoudiens se sont très mal comportés avec eux.

Le 30 mars, veillée pascale, puis CRK. Fatigue, chaleur, reversement de matériels, remise en condition… 4 avril, départ du 3e RIMa. Je fais aligner les 44 chars du régiment le long de la piste pour dire au revoir à nos compagnons d’armes, tout simplement. Le 9 avril, à notre tour de commencer le mouvement retour vers Yanbu. Le 11 avril après-midi, embarquement sur l’Ile de Beauté et le Rabelais. 13 avril, canal de Suez… On rentre !

Un retour en fanfare vous attend ?
– Pas vraiment ! Le 18 avril, nous débarquons à Toulon dans l’indifférence générale. Je n’ai pas trop le temps de m’occuper de ma fille aînée Emma qui est venue m’accueillir. Mon chef direct à Mourmelon est là. Il me dit : « je suis content que vous rentriez. Si vous saviez come c’était dur ! Tout ce service à assurer, toutes ces gardes… ». 19 avril, le train, 20 avril, Mourmelon. Il fait très froid. Rose-Marie, mon épouse, est là. Nos familles sont là. Emotion.

Le 22 avril, une prise d’armes présidée par le général commandant le 3e Corps d’armée marque le retour du 4e régiment de Dragons à Mourmelon. Pour sa magnifique conduite, le 4e de Dragons reçoit la croix de guerre des théâtres d’opérations extérieurs avec palme. L’étendard et certains emblèmes des unités de la division Daguet sont décorés par Pierre Joxe, ministre de la défense, le 12 juillet au soir à l’état-major de la Force d’action rapide à Maisons-Laffitte. Et pour clôturer cette extraordinaire épopée, nous défilons sur les Champs-Elysées à Paris le 14 juillet 1991. Il pleut…

Vingt ans après, quelle vision quels sentiments gardez-vous de cette aventure ?
– Vingt ans après… je ne voudrais pas revenir sur ce qui a déjà été évoqué : notre succès à tous a certainement permis de mieux négocier le virage de la professionnalisation, de la technologie, etc. Je pense que Daguet est intervenu à un moment charnière pour notre institution.

Vingt ans après… le temps aurait dû estomper certaines choses. C’est ce qui s’est produit d’une certaine manière mais, aujourd’hui, je suis témoin de deux choses qui me font chaud au cœur : la fraternité d’armes est toujours présente et toujours aussi intense ; et nous restons modestes malgré la fierté d’avoir écrit une belle page d’Histoire.

Vingt ans après… à Nîmes, je suis allé saluer mon ancien étendard et sa garde, le lieutenant porte-étendard n’avait que quatre ans au moment de Daguet, le plus ancien des sous-officiers en avait treize ; je pensais que pour eux nous étions rangés depuis longtemps dans la catégorie « anciens de la Grande Armée »… pas du tout, ils étaient conscients et fiers de la pierre que nous avons apportée à l’édifice.

Une chose enfin m’a frappé : j’ai vu dans leurs yeux et dans leur attitude la force morale, la volonté de gagner, la fierté d’appartenir à une armée respectée et opérationnelle. Je suis sûr aujourd’hui, vingt ans après, qu’ils se battront « More Majorum » !

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