Propos recueillis par Pierre BAYLE

Le rôle des hélicoptères de combat a été déterminant dans le succès de l’engagement français dans le Golfe en 1990-91. Depuis le déploiement dans le sud du Golfe en août 1990 jusqu’à l’entrée en Irak en février 1991, les régiments d’hélicoptère de combat de la 4e DAM ont mobilisé tous leurs moyens humains, innové sur le plan tactique, amélioré l’outil technique et expérimenté des solutions technologiques innovantes. Deux interviews permettront de retracer cette aventure particulière dans l’histoire de Daguet.

La première interview est celle du général Georges Ladevèze.

Il commandait alors le 5e RHC de Pau, envoyé dès la mi-août aux Emirats arabes unis pour manifester la solidarité de la France avec les pays du Golfe menacés par l’Irak. Son témoignage révèle les aspects politiques et humains de cette projection de force extrêmement rapide, la mise en place, l’expérimentation. Le plus passionnant, c’est la mise au point, face à la menace irakienne, d’une tactique adaptée au désert, inspirée des “rezzous” de l’armée tchadienne, soutenue par l’armée française, contre les incursions libyennes… L’occasion de rappeler qu’il y a plus de vingt ans, l’armée française se battait déjà contre les forces de Kadhafi.

———————–

Comment s’est fait le départ pour l’Arabie saoudite ?

Général Ladevèze – En réalité la destination initiale n’a pas été l’Arabie saoudite, mais le Golfe. Le 5e régiment d’hélicoptères de combat (5e RHC) a été mis en alerte le 9 août à Pau, et a appareillé le 13 à Toulon, quatre jours plus tard, sur le porte-avions Clémenceau. Le 9, j’étais en permission à Biarritz, il n’y avait pas d’alerte particulière, et on me signale que le président de la république va parler à télévision : je vois François Mitterrand annoncer que, à titre préventif, il a décidé d’envoyer un RHC pour le Moyen-Orient à bord du Clémenceau, dans le cadre de l’opération “Salamandre”. J’appelle mon adjoint à Pau pour lui demander si c’était notre régiment, il me répond : « je viens de recevoir l’ordre préparatoire ».

Le temps de rejoindre le régiment, puis de prendre les ordres à Paris, dès le lendemain j’étais en tête des hélicos quittant Pau pour le Luc en Provence où les hélicoptères se sont mis en attente, tandis qu’un de mes adjoints partait avec le convoi routier pour Toulon. Nous avons eu ainsi 42 hélicos au Luc, dont deux escadrilles d’hélicoptères antichar soit 20 Gazelle Hot, et une escadrille mixte d’hélicoptères de reconnaissance et d’appui-protection, soit 10 Gazelle, ainsi que 12 Puma.

 

C’était la première projection de force française depuis la crise du 2 août…

– Oui, nous avons apponté avec nos appareils le dimanche 12 sur le porte-avions et, après une visite le lundi matin du chef d’état-major des armées le général Schmitt accompagné de l’amiral Louzeau, le Clémenceau a appareillé le 13 août en fin de matinée, à l’issue d’un embarquement difficile : les hélicos occupaient la quasi-totalité du hangar aviation, la majeure partie de mes véhicules logistiques ont dû être installés sur le pont, mais en laissant libres les surfaces d’appontage et de catapultage pour les quatre Bréguet Alizé de reconnaissance et patrouille maritime – en fait il a fallu laisser une douzaine de camions à quai, ils rejoindront plus tard.

 

Le porte-avions est donc parti pour Djibouti. Nous avons franchi le canal de Suez de nuit, suivis par le croiseur américain USS Wisconsin. Le 5e RHC était complété d’une compagnie d’infanterie du 1er RI dotée de missiles Milan. Pendant la traversée du canal, alors que nous étions escortés sur les rives par l’armée égyptienne, les caméras thermiques des postes de tir Milan nous servaient à surveiller les berges. Elles avaient été installées dans de véritables casemates, montées avec les madriers disponibles à bord.

 

Et comment êtes-vous arrivés dans le Golfe ?

– Le 20 août, le groupe a d’abord fait escale à Djibouti, par 50° à l’ombre. Les escadrilles ont été immédiatement desserrées à Arta, grand champ de manœuvres et de tir au bord du golfe de Tadjoura, à 60 km de Djibouti. Le temps d’effectuer une série de tirs missile et canon, et de recevoir la visite du ministre Chevènement et du CEMA. Huit jours d’escale, puis cette fois l’ordre est reçu d’appareiller pour les Emirats arabes unis.

Arrivée à Fujaïrah, où le 5e RHC rejoint les hélicoptères émiratis pour des manœuvres communes. Le porte-avions restait à une vingtaine de nautiques de la côte et mes hélicoptères décollaient chaque jour par pontées de dix pour des exercices avec leurs homologues des EAU, se terminant par des tirs dans des conditions très réalistes sur un champ de tir dans les dunes à proximité d’Abou Dhabi.

 

Ensuite le porte-avions a reçu l’ordre d’appareiller pour le sultanat d’Oman, où mon régiment à réalisé une nouvelle séquence d’exercices communs avec l’armée omanaise, manœuvres, héliportage d’éléments d’infanterie, pendant trois jours.

 

Vous avez donc fait essentiellement de la gesticulation ?

– A ce moment là, oui, le public a d’ailleurs pu voir fréquemment les images du porte-avions avec ses camions sur le pont. C’était le message d’un engagement concret de la France auprès des pays du Golfe. Nous sommes à nouveau repartis au bout d’une grosse semaine sur zone, cette fois à destination de Djibouti pour les réapprovisionnements – on est alors à la mi-septembre, c’est le moment où les Irakiens saccagent l’ambassade de France au Koweït et où le président Mitterrand décide l’envoi de la force Daguet. La journée du départ est animée car au bout de quelques heures on entend le commandant du porte-avions annoncer sur le réseau du bord : « demi-tour, on retourne aux EAU ». Puis quelques heures plus tard, nouveau contre-ordre : cette fois on repart vers Djibouti… mais on ne s’y arrêtera pas. Le point de destination est le port saoudien de Yanbu, où le 5e RHC doit être débarqué avec tous ses moyens. Nous l’atteindrons le 18 septembre.

 

Vous êtes donc sur le théâtre d’opérations, prêts à intervenir ?

– A l’arrivée à Yanbu nous sommes attendus par un petit détachement du 3e RHC d’Etain, envoyé pour nous renforcer en hélicoptères, en fait six Gazelle : au total, le groupement hélicoptère est maintenant fort de 48 appareils. Les hélicos gagnent la terre en vol, mais il faut attendre l’accostage du porte-avions et le débarquement des camions avant de traverser l’Arabie Saoudite pour rejoindre notre zone de déploiement.

 

Vous connaissez alors votre mission en Arabie saoudite ?

– C’est à Yanbu que nous sommes rejoints par le général Roquejeoffre, arrivé quelques jours avant à Riyad. Il me donne alors mon premier ordre graphique rapidement dessiné de sa main, et m’assigne une zone à la frontière koweïto-irakienne, au carrefour stratégique de Hafar al-Batin.

 

Et comment s’est fait ce premier déploiement en territoire saoudien ?

– Il a d’abord fallu attendre que les Saoudiens mettent en place les relais de carburant, des camions citernes sur le parcours pour ravitailler les hélicoptères. Puis le transit aérien de 1.100 km s’est effectué par groupes de dix hélicos, je suis parti en tête avec le Puma PC.

Lorsque je me suis posé au premier point de rendez-vous prévu, pas de camion-citerne. Je garderai toujours en mémoire ma réponse à un brave saoudien venu nous proposer un thé. Je lui ai dit : non, pas du thé, du pétrole, bordel ! Il a paru comprendre et s’est souvenu avoir vu passer la veille un camion allant vers le nord. Nous avons fini par le retrouver dans un village, quarante km plus loin. Mais il y avait un seul camion-citerne avec un seul tuyau, et nous avons perdu beaucoup de temps à ravitailler tous les hélicos un par un. Heureusement le second relais était au bon endroit mais toujours avec un seul camion. A la fin de la journée, après avoir ainsi accumulé les retards aux escales, nous arrivons finalement à King Khaled Military City (KKMC) où nous attendaient les généraux Roquejeoffre et Mouscardès. Comble de bonheur, les dernières escadrilles se sont posées de nuit, dans un sévère vent de sable qui commençait à se lever. J’étais satisfait lorsque le dernier hélico a été parqué et arrimé !

 

L’installation était satisfaisante ?

– C’était plutôt sommaire, sur un vieux terrain abandonné, avec une ancienne piste en dur et un unique hangar en bois, où nous avons stocké nos missiles Hot pour les protéger tant bien que mal de la chaleur. Mon souci principal était que nous nous trouvions à quelque dix minutes de vol de chasseur-bombardier du territoire irakien. Autant dire qu’on risquait beaucoup à garder les hélicoptères groupés. Mon premier réflexe a été de les disperser en quinconce sur trois kilomètres pour diminuer les risques, et d’assurer une veille avec nos radars Spartiate face à la direction dangereuse. Pour ce qui est du logement, nous nous sommes temporairement installés entre la grande caserne de KKMC, le compound de Thomson qui avait l’avantage d’être tout proche des appareils, et le terrain lui-même.

 

La situation militaire était-elle inquiétante ?

– Dès le lendemain de notre arrivée à KKMC, je suis parti effectuer une première reconnaissance de zone avec le général Roquejeoffre, jusqu’à la frontière. C’est là que nous avons constaté que les “olives” figurant sur la carte les unités alliées sur le terrain étaient purement théoriques. En réalité, il y avait encore très peu d’unités déployées, et surtout des espaces vides extraordinaires.

Si l’armée de Saddam Hussein s’était mise en tête à ce moment-là d’avancer dans cette région, il n’y avait que nous pour l’arrêter.

Quelques jours après, le renseignement nous confirmait la présence d’une division d’élite de la garde républicaine de Saddam Hussein en face de nous. Toutefois, les chars paraissaient enterrés selon la méthode défensive soviétique et ne donnaient pas de signes de préparation d’une offensive. J’ai quand même, dans le doute, fait préparer des positions de repli pour les hélicoptères à quatre-vingt kilomètres au sud : en cas d’offensive irakienne, nos hélicos auraient ainsi pu détruire un premier échelon, puis se replier, pour se recompléter en carburant et missiles hors de portée de l’ennemi.

 

Donc vous avez beaucoup patrouillé pour déceler cette menace ?

– Tous les vols d’accoutumance ont été en fait des patrouilles de reconnaissance réelles. Dans le même temps, nous avons fait au sol des exercices d’alerte chimique, notamment en utilisant les sous-sols de KKMC. Le jour de l’anniversaire de Saddam Hussein, le 5 ou le 6 octobre, nous avons eu, par le canal des forces spéciales américaines co-localisées avec nous, un message flash annonçant le tir de trois missiles Scud à partir du territoire irakien. Nous avions déjà eu le temps de mettre tout le monde à l’abri dans les souterrains… lorsque nous est arrivé le même message, venant du commandant allié à Riyad. Toujours est-il qu’aucun missile n’est arrivé jusqu’à nous ce jour là, il s’agissait apparemment de tirs d’exercice, les missiles étant tombés finalement en territoire irakien.

C’est vers cette époque que nous avons assisté au déploiement de la Division Daguet fraîchement débarquée, et que nous avons accueilli à KKMC son Groupement de soutien logistique (GSL).

 

Et comment vous-êtes vous entraînés au combat ?

– Après les reconnaissances initiales, l’essentiel était de mettre au point la tactique adaptée à ce terrain extrêmement plat et découvert pour arrêter et détruire les blindés irakiens. Il a fallu largement innover par rapport aux règlements d’emploi, adaptés eux au théâtre Centre-Europe. Dans le désert saoudien, pas question de rester en vol stationnaire derrière un masque. Tout stationnaire était décelable à vingt kilomètres à la ronde en raison de l’énorme nuage de poussière soulevé par le rotor.

Après quelques observations du terrain, je me suis donc inspiré de la vieille tactique des rezzous, remise au gout du jour quelques années auparavant par les forces tchadiennes confrontées aux troupes de Kadhafi dans le Tibesti : attaquer en ligne, en dynamique pour saturer les défenses de l’adversaire.

La seule variante, mais de taille, c’est qu’au chameau et à la jeep Toyota, j’avais substitué un vecteur autrement plus efficace : la Gazelle Hot.

 

Et pour tirer, vous marquiez un arrêt ?

– Non, le tir était effectué à la vitesse de stabilité optimale de la Gazelle, autour de 150 Km/h et en volant entre 3 et 5 mètres du sol, sachant qu’à 5 mètres on avait une visibilité d’environ 5.000 mètres. Or le missile Hot pouvait être tiré à 4.000 mètres, pas plus. Pour tirer à distance utile, c’est-à-dire à portée du missile, mes équipages sont allés jusqu’à découper de minuscules silhouettes en carton, collées ensuite sur le réticule des viseurs, et qui étaient à l’échelle du char vu à 4.000 m. Quand on visualisait un char et qu’il correspondait à cette mire, c’est qu’on était à portée de tir.

 

Donc c’était un tir en ligne d’escadrille…

– On a commencé à voler avec dix Gazelle en ligne, puis on est passés à trente Gazelle, après l’arrivée en novembre des renforcements en Gazelle Hot et Puma qui avaient porté mon RHC à 60 appareils. Avec ces trente hélicoptères déployés en ligne avec une distance de sécurité de 500 m entre chacun d’eux, on avançait en râteau d’environ 15 km de large, soit certainement assez pour localiser et arrêter une division en progression. La prise de dispositif en ligne se faisait à mon commandement, depuis la Gazelle leader, entre vingt et quinze kms avant d’arriver sur les positions estimées de l’adversaire.

 

C’était très visible, de déployer autant d’hélicoptères en ligne ?

– C’est ce que pensaient au départ les pilotes, qui se sentaient vulnérables. Je les ai fait passer par moitié sur le pas de tir où se trouvaient nos cibles d’exercice, pour leur faire apprécier la discrétion du dispositif des Gazelle volant à 3/5 m du sol. A leur grande surprise , ils ne les voyaient pas venir, sauf très furtivement en fin d’esquive, lorsqu’il était trop tard pour l’adversaire. La démonstration était probante et leur a conféré un haut degré de confiance, qui s’est avéré justifié par la suite. De plus, pour mettre toutes les chances de notre coté j’avais placé un Puma juste derrière chaque escadrille Hot, pour le recueil immédiat des pilotes en cas de problème. C’est en fait la première et la dernière fois qu’on a déployé autant d’hélicoptères d’attaque en ligne en opérations réelles !

 

Au-delà de la tactique, les matériels étaient satisfaisants ?

– Nous n’étions pas alors équipés de la caméra Viviane et les Gazelle ne pouvaient donc tirer le Hot qu’en plein jour mais l’adversaire n’était pas réputé très performant de nuit. Par ailleurs, les Gazelle 341 à canon de 20 mm, avec leurs munitions, les réserves de survie, etc. était limitées en puissance et en autonomie, alors que la Gazelle 342, celle équipée du missile Hot, avait une turbine plus puissante.

En fait on a vu arriver progressivement des matériels, pas tous ceux qu’on avait commandés et certains qu’on n’avait pas commandés du tout, mais on s’est accommodés de la situation. C’est ainsi qu’on n’avait pas de GPS au départ, et que l’on a pu scotcher sur le tableau de bord ceux que l’on a reçus ensuite.

Nous avons vu également arriver le prototype du radar Horizon (ci-contre), mis en œuvre par la STAT, dont la commande était pratiquement abandonnée alors. Grâce à la guerre du Golfe, cinq ont finalement été réalisés et nous ont rendu d’excellents services au Kosovo dix ans plus tard, mais ceci est une autre histoire.

 

Et les équipages, étaient-ils à la hauteur ?

– C’était même au-delà de ce que j’imaginais. D’abord parce que les hommes ont manifesté une résistance et un enthousiasme qui m’ont rempli d’admiration. J’essayais certes de les tenir le plus informés possible de la situation et des prévisions, mais tous ont fait preuve d’un moral remarquable, ne serait-ce que par stimulation réciproque.

Ensuite, et c’était sans doute une erreur dont nous avons par la suite tiré les leçons, parce que nous avions dès le départ, ne connaissant pas la durée prévisible de l’opération, constitué un Régiment de marche, sur le noyau dur du 5e RHC, en ponctionnant les équipages les plus qualifiés et expérimentés de la 4e Division Aéromobile. En conséquence, les deux régiments qui m’ont relevé ont dû aligner des équipages beaucoup plus jeunes.

Depuis, nous nous efforçons de respecter la structure organique des unités pour faire face à des opérations moins paroxystiques mais plus longues.

Mais je ne me plaindrai pas de ce cas exceptionnel et désormais révolu, qui m’a donné l’occasion de commander de tels hommes, de tels équipages !

 

Au bilan, qu’avez-vous gardé de cette expérience unique ?

– J’ai surtout retenu la remarquable faculté d’adaptation de notre outil de combat, avec un esprit de débrouillardise et d’astuce très français. J’ai admiré la prouesse des mécanos qui ont maintenu des disponibilités maximales dans des conditions très précaires.

Quant à nos équipements, même moins sophistiqués que ceux des Américains, ils se sont pourtant avérés très performants pour l’époque.

Je retiens aussi la fantastique mobilisation de toute l’armée française, tout le monde voulait nous aider et notre succès a ainsi été une très belle aventure collective !